29.08.2008

Lundi 29 août '55

La jeep paysannat est arrivée. Elle non plus, en tirant la Ford, n'arrive pas à la faire redémarrer. Pas étonnant, c'est la bobine qui est foutue... MopNous allons en jeep me chercher un chien – Mop - que j'ai reçu en cours de route. Panne d'essence en pleine forêt. Heureusement, il reste un peu d'essence dans le fond d'un bidon et nous rentrons au gîte...

A demain.

26.08.2008

Vendredi 26 août '55

Monsieur Rochez arrive pour m'annoncer que, lundi prochain, je “reprends” le chantier de Paternostre à Lumuna. Il me remet l'album de photos. Mine de rien, je vais dans ma chambre ouvrir ce précieux paquet... Quelles photos magnifiques ! J'en deviens fou !

L'après midi nous allons chez Heyneman, inspection classique de la station en jeep.

21.08.2008

Dimanche 21 août '55

Ford Van HoofIl y a un mois, je quittais Bruxelles. Aujourd'hui, un indigène nous dit qu'il y a des singes là sur la route. La carabine, des plombs et la Ford démarre.... Effectivement, il y en a. Au bord de la route, dans les premiers arbres. Nous tirons, ils s'encourent de branches en branches en faisant des bonds formidables, des chutes de 10 à 15 m dans le vide pour continuer dans un autre arbre! Une demi-heure plus tard, nous rentrons. J'ai tué mon second singe et l’ai troqué contre deux poules...

16.08.2008

Deux petites cartes...

Voici de quoi vous faire patienter jusqu'au prochain post. Deux cartes qui vous permettront de mieux visualiser les villes & villages dont parle notre cher broussard. En rouge, les villes principales; en marron, les différents postes ou gîtes. En noir, les autres localitées mentionnées dans son récit.

Carte1

 

 

 Carte2

15.08.2008

Lundi 15 août '55

Assomption. Nous partons en Ford à la mission de Moyo à 40 km. C'est le rendez-vous européen de la région: une dizaine de blancs, des voitures et beaucoup de noirs ébahis de voir tant de blancs et de voitures à la fois...

Moyo eglise

Une belle grand-messe, chantée avec ferveur par les noirs et, oh beauté, pour la première fois, du latin! Je parle et chante avec eux des chants que blancs et noirs connaissons... Nous sommes pourtant séparés, les noirs étant mis en enfilade de chaque côté du choeur, leurs bambins n'ayant assez d'yeux pour regarder tous ces bwanas et madames...

Après la messe nous parlons coton puis question scolaire. Ils sont tous d'accord puisque tous ici, à la mission... Après le dîner, nous reprenons la route vers Lusumba.

Les jours s'écoulent et je me rends compte qu'en fait on ne travaille que le matin. L'après-midi, il y a la sieste, le relevé sur carte. Il fait vite noir. A 5h30, Léo commence ses émissions.

11.08.2008

Jeudi 11 août '55

Chaque fois que nous partons en forêt, Van Hoof emmène sa 22 longue pour tuer l'un ou l'autre singe. Il en passe des bandes entières dans la cîme des arbres. Un bruissement de feuilles, des petits cris et une odeur très forte sont les indices de leur présence. Aujourd'hui il y en un là, à bonne portée, tout seul debout sur une branche. Une belle cible, je tire... et c'est ainsi que je tue mon premier singe.

Le lendemain nous retournons spécialement à l'endroit pour en tuer d'autres mais il n'y a pas l'ombre d'un singe à voir et nous rentrons bredouilles. Les jours passent et les fatigues sont largement compensées par l'arrivée de la correspondance. Combien furent pour moi reconstituantes toutes ces missives...

10.08.2008

Mercredi 10 août '55

Je savais depuis deux jours que le courrier allait arriver. Ce matin en forêt, j’avais le coeur joyeux car j'étais certain qu'il y aurait de la correspondance pour moi. Que je recevrais ce que j'attendais: la première lettre de Kapelle-op-den-Bos!
Bien que j'avais dit aux Van Hoof que je n'espérais rien - ils me disaient aussi que c'était beaucoup trop tôt pour recevoir de la correspondance - moi je savais qu'il y en aurait. Et le midi, tandis que la Ford stoppait dans le garage, madame Van Hoof me cria de la porte: "Il y a tout un paquet de courrier pour vous...." Je ne me souviens plus être allé du garage au gîte, je devais être sur un petit nuage!

Lusumba barsa

Oh, une lettre magnifique me contant un voyage magnifique à travers de beaux pays, lettre pleine de notre amour naissant que j'avais à peine eu le temps de découvrir à Bruxelles. Une lettre de papa, content de pouvoir m’écrire mais où perce quand même un peu de cafard dû à mon départ.

07.08.2008

Dimanche 7 août '55

Aujourd'hui, nous allons à la messe au village de Lusumba avec la vieille Ford de Van Hoof. C'est une grande case qui sert de chapelle et d'école en semaine. Le Révérend Père De Ridder, barbu comme il se doit, fait un prodigieux sermon en swahili. Evangile du jour - 10e dimanche après la Pentecôte: celui de la parabole du pharisien et du publicain venant prier Dieu.

"Oui, mon Dieu, je viens vous prier humblement dans cette case pour Vous demander de bénir et d'orienter ma carrière." Je fais cette prière tandis que s'élèvent les cantiques indigènes, nouvelle mélodie pour moi, mais combien jolie et émouvante.

Nous sommes invités à dîner chez les Heyneman à Salubezia et, après le petit-déjeuner, nous passons reprendre le père et nous filons. Pendant le voyage, je réalise avec plaisir que je connais trois de ses confrères que j'ai eu comme aumoniers à la Cambre.

Il en cause un peu, mais parle vite d'autre chose. J'avais esperé pouvoir en parler plus. Cela m'aurait fait tellement plaisir de pouvoir parler de quelque chose que je connais au milieu de tant de choses que j'ignore.

Au dîner, nous parlons français. Je me sens plus à l'aise. Immédiatement après le café, on se lance dans des parties de cartes. Ignorant tout de la manipulation de ces bouts de carton, je m'isole dans un fauteuil en feuilletant des illustrés du Congo. Plus tard, visite de la station en jeep.

Déjeuner

Puis les jours passent à courir dans les alignements, à manger des bananes qui ne coûtent presque rien... aucun effort à faire, je me laisse vivre…

 

05.08.2008

Vendredi 5 août '55

Mes caisses de vivres, une misérable malle-cantine (en attendant la nouvelle....), mes valises et mon poste Philips sur pile chargés dans une camionette International… me voici parti (avec mon chauffeur) pour Pangi, la "brousse". Nous n'allons pas loin, il faut attendre le bac pour passer le fleuve, large ici de 1 km. Poussif, un petit moteur de canot tire cette vieille péniche qui sert de bac. Arrivés de l'autre côté, notre véhicule fonce sur la route de Pangi longue de 180 km. Nous montons et descendons des routes à flanc de colline. Qui prétendait que le Maniema était plat ? Nous franchissons des séries de ponts de bois. Je repense au cours de génie rural en remarquant que ces ponts étaient considérés comme mauvais...

Kowe-Punia4

Nous traversons un terrible orage mais mon chauffeur noir reste tout à fait calme. Les côtes sont de réels torrents qui dévalent à notre rencontre.... Nous arrivons enfin à Pangi, je suis un peu perdu… Il recommence à pleuvoir et je me dirige en hâte vers la première maison européenne. Je frappe à la porte comme à celle du paradis dans ce monde d'inconnus... On m'offre à diner. J'accepte. D'abord parce que je meurs de faim, et puis parce que je sais que l'hospitalité est la base de toutes bonnes relations ici, au Congo. Plus tard, j’apprendrai que c'était le blanc de la région qui n'invitait jamais personne...?

Maison Michiels

Fin de journée, mon chauffeur qui connait fort heureusement la région à fond, me dépose au gîte de Lusumba, chez les Van Hoof. Tout de suite, l’endroit me plaît et il n'y eut pas de glace à briser pour entrer dans le ménage.

 

 

02.08.2008

Mardi 2 août '55

Le coeur allègre, les bagages chargés dans la camionette Sabena, je quitte Bukavu pour le Maniema, me demandant ce qui m'attend.

Au champ d'aviation, athmosphère d'une gare de province. L'équipage a l'air de se dire "alors, on y va à Kindu ?”... Finalement, ils se sont décidés."Si les voyageurs veulent bien suivre...." Dans la cabine, à part de grosses caisses retenues par des filets à grosses mailles, il n'y a que quelques passagers… Je m'envole une dernière fois.

Le relief mouvementé du Kivu se transforme en l’épaisse forêt du Maniema, presque pas d'ondulations. De temps en temps, je vois une route qui serpente dans cette brousse et je distingue l'un ou l'autre petit village. Comme cela doit être terrible pour un blanc d'être seul, là, dans cette brousse. Tout à coup surgit en dessous de nous un large ruban brun: c'est le fleuve Congo – appelé ici Lualaba. L'avion fait un angle droit et descend vers le sud, vers le champ d'aviation de Kindu, un ancien terrain de football... Une minuscule baraque de bois peinte en vert avec l'inscription "Kindu" presque complètement effacée. Tout le monde descend. Je fais pareil. Quelle n'est pas ma stupéfaction quand tout le monde remonte dans l'avion. Je suis pris de doute et d'un air de rien, je vais relire l'inscription. Oui, il n'y a pas de doute, je suis bel et bien à Kindu...  Prenant mon air le plus dégagé, je demande au planton derrière le bureau: "Je vais à Kindu et je...."  "Oui oui, un instant on s'occupe de vous ". Ouf!

Sitôt que le bi-moteur décolle, nous nous embarquons dans une camionette Sabena et nous roulons ainsi 10 km à travers des villages. J'ouvre bien grand les yeux, c’est la première fois que je vois des cases indigènes.


 

Kindu

 

La ville de Kindu me donne tout de suite une impression de saleté. Toute cette poussière, ce soleil et cette chaleur me font penser à une ville du far-west américain. Même les bureaux du district ont l'air d'un vieil hôtel pour cow-boy de passage (j'ai appris plus tard que c'était en effet un ancien hôtel, pas pour cow-boys évidemment)... Tout le monde se promène en chemise, col ouvert... Moi qui suis en complet gris et cravate, je transpire terriblement !

Personne ne s'attendait à mon arrivée. On me présente donc un peu comme une “pièce rare” au commissaire de district, visiblement très ennuyé car il ne sait que faire de moi... Le Directeur du service "Paysannat", par contre - un certain Mr Rochez au nom prédestiné car il a en effet l'air dur comme un caillou-  prétend par qu'on a justement besoin d'un célibataire pour un poste de brousse et que je semble faire l'affaire. Quelle aubaine... pour lui ! Il me cite pas mal de noms de postes, tout aussi inintelligibles les uns que les autres pour mon oreille de béotien…

Nous montons donc dans une jeep Land-Rover pour le rejoindre. Le type s'excuse de l'inconfort du véhicule. S'il savait comme cela m'est égal ! 50 mètres plus loin, on stoppe devant un autre petit bâtiment du plus pur style far-west aussi... les locaux du service Paysanat.

Nous nous asseyons dans une petite pièce qui doit être le bureau de mon “directeur". Des cartes au mur détaillent toute la région. Il me parle, je réponds de: oui...oui...oui..., bien sûr! Il me dit qu'il faut avoir beaucoup de courage, de volonté, d'initiative, d’enthousiasme... Faisant un rapide inventaire de mon potentiel vital, je me rends compte que je possède certaines de ces qualités et que, mon Dieu, les autres il faudra les trouver... Notre entretien se termine par la remise d'un tas de documents que je dois lire sur la technique du Paysannat....

Je serai mis en stage chez un certain Van Hoof, en brousse. Cela m'a effrayé sur le coup: déjà en brousse ! D'ailleurs l'intéressé était ici à Kindu, j'allais lui être présenté. Il ne m’a pas fallu trois quarts de seconde pour me rendre compte que le ménage Van Hoof était purement néerlandophone et quand il prétendit me connaître de réputation de Vilvorde, je gardai mon sourire en disant "Ha" et me demandant si c'était en bien ou en mal…

Kindu hotel

Pendant 3 jours, je me suis balladé en faisant mes achats dans cette ville que je connaissais après 3/4 h. Je me suis rendu compte que tous les gens qui étaient ici y étaient pour affaires. Tout autre chose qu'à Bukavu et son tourisme... Dans ma chambre d'hôtel, en quittant mon costume civil pour la tenue coloniale, j'ai bien eu l'impression que je ne tarderais plus guère à être fixé sur ce qu'on appelle  "la brousse"...