22.07.2008

Vendredi 22 juillet '55

De suite après l'envol, nous passons au dessus de forêts très épaisses. Il nous reste d'après le guide Sabena, 2.000 km à parcourir soit encore 5 heures avant Léo. Dans cette demi-clarté, je somnole en regardant de temps en temps ce qui se passe en dessous mais c'est toujours le même spectacle: d'immenses forêts africaines... Vers 7 heures, tout le monde est bien éveillé et, un à un, les voyageurs vont dans le compartiment avant se débarbouiller aux 3 lavabos en acier inoxydable. Coin de toilette qui lui aussi reflète un luxe inoui. Comme je remarque une prise de courant (malheureusement de type américain), je demande à l'air hôtesse si elle ne possède pas une pièce spéciale permettant d'adapter une prise normale... original, mais je me rase quand même avec mon Harrab à 5.300m d'altitude !

Je prends pas mal de photos. Il y en aura beaucoup de ratées mais quand même quelques-unes de réussies. Toutes celles où j'avais esperé fixer sur la pellicule les montagnes que nous survolions sont ratées. C'est normal, il faisait très brumeux.

Le jour s'est complètement levé et, loin en dessous de nous, des lambeaux de nuages s'effilochent sur les crêtes des montagnes. Un splendide soleil éclaire ce paysage. Au passage de l'équateur nous buvons - aux frais de la Sabena - la coupe de champagne de circonstance... Après cette formalité, il ne nous reste plus guère qu'une demi-heure avant d'arriver au terme de notre long voyage. Derniers petits cadeaux souvenirs et déjà les moteurs ralentissent... nous descendons vers cette terre promise.

Le large fleuve Congo apparaît soudain et, avec lui, les buildings de la ville-champignon: Léopoldville ! Un demi cercle au-dessus de la ville, juste le temps de prendre la dernière photo du vol, première du Congo. Le champ d'aviation est immense. De gros camions rouges pleins d'indigènes debout roulent le long de la piste sur une grand-route allant je ne sais où ... puis le gros quadri-moteur revient du bout de piste et j'aperçois l'aérogare de Léo... Elle me déçoit vraiment... des hangars, c'est tout.

Avion2Aero Leo

La porte de l'avion s'ouvre, on avance l'escalier. L'équipage nous souhaite bon séjour à la colonie et voilà le Congo, là, 2 mètres plus bas... Ainsi la chose dont je parlais à tout le monde depuis si longtemps se matérialisait enfin. J'étais au Congo, et comme un peu perdu dans l'immensité de cette vérité, j'hésitais avant de descendre... Un "Allons, avancez Monsieur…" me ramena d'un coup sec à la réalité. Au bas de l'escalier personne pour nous attendre. Comme un mouton de Panurge, je suis le petit cortège de voyageurs... Nous arrivons à l'office de "l'immigration". Ainsi donc, je suis immigré…

Hotel LeoAprès s'être presque foulé le poignet à force de coups de tampon un peu partout, le type qui s'occupe de mes papiers me dit finalement: "Vous logerez à l'hôtel Central, chambre 15 et vous téléphonerez demain au n°x, destination Bukavu. Au suivant ! "

Tout le monde devait téléphoner au n°x le lendemain mais tout le monde n'allait pas à Bukavu. La triste mine que tirait ce brave Lambinet me le prouvait bien: il allait en fait à Stanleyville. Pour nous remettre de nos émotions, un premier verre de bière congolaise: "Primus", super bonne comme le dit la réclame sur le carton. Nous ratons notre bus Sabena qui disparaît dans un tourbillon de poussière vers la ville... Vite, un taxi pour rattraper nos précieux bagages et me voici face à ma nouvelle réalité... l'hôtel Central. C’est un petit bâtiment groupant une vingtaine de chambres. L'Etat y envoie ses agents célibataires, c'est suffisant pour eux...

Le type à qui je succède dans la chambre se dispute avec le gérant africain pour une note d'eau de 15 francs qu'il ne veut pas payer prétextant de la saleté de la chambre et de la salle de bain. Je pense qu'il exagère mais, après un coup d'oeil à la salle de bain commune pour deux chambres, je suis fixé: il y fait dégoûtant ! La chambre est vaste comme un parloir de couvent, il y fait plutôt austère. Vivement que je quitte ce sale trou…

L'heure passe et il faut songer à se mettre quelque-chose sous la dent. Mon confrère néerlandophone qui ne m'a pas quitté depuis Bruxelles est dans la chambre en face. Nous nous retrouvons sur le trottoir congolais à se demander ce qu'il faut faire. Je suis vraiment perdu à l'idée qu'il faut se débrouiller seul, payer mes repas... j'ai 3.000 francs en poche, j’ai le sentiment d’être “à l'aise”.

Leo_PalacePour étouffer cette pointe de cafard, je n'ai qu'une idée, retrouver l'hôtel Palace, où loge Lambinet. C'est un hôtel splendide avec vue sur le pool et une vaste salle de restaurant où un orgue électrique joue des airs de "chez nous" qui me rappellent tant de bonnes choses.

 Ensuite, visite du labyrinthe de la cité administrative. Nous sommes vendredi. Je repars lundi vers Bukavu, toujours en avion. J'en suis enchanté. Formalités à la Sabena, j'ai mon ticket en poche, la vie est belle!

Je trouve le cousin de Pierrot Vlaeminck qui me montre les environs de Léo. Bien que ce soit très gentil de sa part, cela ne m'amuse pas. J'aurais préféré être seul plutôt qu'être entassés à 5 dans cette Simca poussive… Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons à quelques kilomètres de Léo. Il fait nuit noire. Dans le fond, les lumières de Brazaville. Nous buvons un verre de Munich dans un chic établissement.

Je voudrais que le temps passe plus vite, je meurs de faim... et demain je quitte Léo. Il me faut dire au revoir aux Lambinet que je retrouve au Palace où je soupe en leur racontant la bouche pleine ce que j'ai vu... Nous nous quittons après avoir bu un dernier verre au son de cette si sympathique musique.