25/08/2009

UN MARIAGE PEU ORDINAIRE

Le dimanche 26 août à midi nous nous sommes présentés à la mission pour saluer les pères qui se sont précipités pour nous féliciter. Lorsqu'on leur a raconté nos aventures, le père Henri nous a dit "Eh bien, nous allons passer à table... Revenez après la sieste, on vous mariera à 4 heures". Et les bans, et les papiers ? Aucune importance....


FP Mariage

Alors, nous avons continué jusqu'au poste-Etat de Punia où les Pirson habitaient au gîte pour le week-end. Ils ne s'attendaient pas à nous voir arriver. Les Pirson étaient le couple qui était en brousse non loin de l'endroit où Michel prospectait. Mme Pirson surveillait de loin la tenue du ménage de Michel . Ils l’invitaient souvent à venir avec eux le week-end à Punia .

Nous-nous sommes donc préparés : repassage des vêtements qui étaient tassés dans les valises depuis plusieurs jours. Michel avait un costume gris clair, moi j'avais le tailleur de lin blanc. Nous avons réveillé l'agent sanitaire (Smagghe) de sa sieste pour lui demander de bien vouloir être mon témoin, les Pirson étant les témoins de Michel.

Je n'avais pas de bouquet de mariée, qu'à cela ne tienne, quelques fleurs blanches cueillies dans le jardin entourées de dentelle en papier pour pâtisserie, et d'un ruban de mercerie, ont fait l'affaire.

Les Pirson sont partis à la mission avant nous, Michel et moi devions passer prendre Mr Robin, de la Symétain, qui avait accepté de faire des photos. En cours de route, le moteur de la voiture s'est mis à hurler comme une sirène, on avait oublié de vérifier le niveau d'eau. On était en panne,quelqu'un est venu à notre secours et c'est en retard que nous sommes arrivés pour notre mariage. Ce fut vite fait, vite bâclé, réduit à une simple bénédiction dans une église vide, forcément. Ensuite nous sommes allés avec nos témoins, boire un verre au club Symétain.

Messe1

Baiser

Bien vite les européens du poste ont appris qu'il y avait eu le mariage de Mr Van Wynsberghe. On voulait nous féliciter et nous offrir un cadeau. Nous avons donc été soumis à la tournée des apéritifs et autres cocktails. J'étais fatiguée et déjà éprouvée par le changement de climat, en route depuis une semaine à rencontrer chaque jour de nouveaux visages. Le soir pour souper nous avons, chez les Pirson, mangé des tartines au jambon.

Ils nous ont laissés pour aller au cinéma à la Symétain et nous, comme deux novices, on ne savait quelle décision prendre... Michel avait réservé une chambre au club Symétain mais nous n'osions pas en prendre possession à 7heures du soir, au vu et au su de tous. Alors, comme des imbéciles, nous les avons rejoints au cinéma et nous nous sommes installés au dernier rang. La tête des Pirson ! D'un bloc , toute l'assistance  s'est retournée pour nous dévisager et j'ai craqué. Je ne sais ce qui m'a pris mais j'ai fait une syncope, on a dû m'évacuer et m'allonger dans une pièce à côté. La fatigue et toutes ces boissons de l'après-midi avaient eu raison de moi!

Finalement, nous avons rejoint la chambre. Elle était moche, peu confortable. Pas de sanitaires, pas d'isolation... On s'est retrouvés tellement démunis devant ce qui nous arrivait. Cela correspondait si peu à ce qu'on avait rêvé que notre nuit de noces ne fut vraiment pas une réussite. On avait hâte d'être chez nous.

21/08/2009

Retrouvailles

En attendant la communication de ma date de départ j'ai donc préparé  mes bagages comme il se devait et confectionné une robe, et fait faire un manteau de voyage, car un départ en avion était une chose extraordinaire, réservé à une clientèle de luxe qui ne dédaignait pas un certain savoir-vivre pour la circonstance.

Pour la cérémonie du mariage il m'a fallu renoncer à une belle toilette de mariée avec le voile. J'en rêvais pourtant... Que dire de la déception de maman de ne pouvoir assister au mariage de sa fille. Pour la circonstance donc,je me suis fait confectionner un tailleur de lin blanc.

Le 19 août 1956 je me suis embarquée à l'aéroport de Melsbroeck. Je n'ai qu'un vague souvenir de cet épisode. J'étais entourée des deux familles, l'émotion était trop forte et j'ai le souvenir d'avoir eu l'impression de flotter dans l'irréalité. Je n'avais plus vu Michel depuis 13 mois et avais surtout peur de me retrouver devant un inconnu.

Un vol vers l'Afrique était à l'époque un évènement important, le voyage s'effectuait en DC 7, les Boeing n'existant pas encore à Bruxelles, et on  devait faire escale au Caire. L'atterrissage de nuit au-dessus d'une grande ville tout éclairée était d'une grande beauté et tous les passagers se levaient pour se pencher vers les hublots pour regarder le spectacle. C'est exactement à cette période-là que le président égyptien Nasser a nationalisé le canal de Suez, et il y avait une certaine effervescence à l'aéroport du Caire, nous étions surveillés par des militaires.

Dans l'avion on avait rassemblé les jeunes dans une cabine d'une douzaine de passagers située juste derrière la cabine de pilotage. Durant tout le voyage je ne crois pas avoir échangé beaucoup de paroles avec mes voisins. J'avais à ma gauche un jeune homme qui, aussitôt les lumières tamisées pour la nuit, s'est mis à me tripoter et me passer la main dans le dos durant toute la nuit, je ne pouvais quand même pas me plaindre à l'hôtesse de l'air, et je n'ai rien osé dire, car de plus le type le faisait d'une manière tellement sournoise que ce n'était pas visible, j'ai fait semblant de rien, je crois même ne pas l'avoir regardé, mais j'ai été soulagée lorsque nous sommes arrivés à Stanleyville.

Il m'a fallu attendre 2 jours au guest-house avant de continuer par un vol sur Kindu. C'était l'occasion de faire les premières observations africaines, par exemple, je n'avais jamais vu de noir, si ce n'est la petite statue nègre qui hochait la tête, chez l'épicier, lorsqu'on introduisait une pièce de monnaie. Premier étonnement à l'hôtel, les serviteurs noirs circulaient pieds nus tout en étant habillés de pied en cap d'un uniforme blanc impeccable, la tête munie d'un fez rouge. La paume des mains et des pieds était claire, le reste noir d'ébène avec des yeux ronds et blancs.

On m'avait logée dans une chambre commune avec une autre jeune fille qui allait épouser un agronome à Kindu. Nous avons vite réalisé que nos deux fiancés avaient fait leurs études ensemble à Vilvorde. Effectivement, les deux jeunes gens se sont trouvés ensemble à Kindu pour nous attendre.

Pendant les 2 jours d'attente à Stanleyville nous n'avons pas bougé de notre chambre si ce n'est pour les repas; on nous avait tellement mis en garde contre le harcèlement des hommes en Afrique. Les colonies n'avaient pas bonne réputation de moralité. Nous avons fait du puzzle et bavardé.

Le voyage de Stanleyville à Kindu s'est effectué en petit appareil volant assez bas, on a survolé une masse compacte de forêt sans fin, un moutonnement de verts sur lequel se découpait l'ombre de notre avion, on suivait le cours limoneux du fleuve, et on a fini par atterrir sur une espèce de plaine de football qui n'est apparue qu'en dernière minute : très impressionnant.

A notre arrivée à Kindu, je suis descendue la dernière de l'avion, un petit D.C. 3, je craignais que l'émotion me fasse trébucher sur les marches de la passerelle, je voulais prendre mon temps. Heureusement. Michel venait tout juste d'arriver de Kindu, il était en retard et avait écrasé poules et chien en roulant à tombeau ouvert dans le village indigène. Il m'attendait au bas de la passerelle. Je ne lui suis pas tombée dans les bras, comme au cinéma, nous n'avons pas joué la belle scène des retrouvailles, on était trop intimidés l'un et l'autre. Je ressens encore les battements de coeur qui ne me quittaient pas, je ne me lassais pas de le regarder, enfin, enfin, c'était réel.

Pour me recevoir il avait acheté une belle voiture américaine bleu pâle, dont il était très fier, "sa" première voiture !

Bien vite, pour combler le silence, il s'est mis à parler du pays, de ce qui nous attendait et il a dû finalement me prévenir que le mariage ne pouvait avoir lieu, faute de publication des bans. Déception bien sûr, mais quoi ? On était ensemble, cela s'arrangerait non ?
Michel avait réservé une chambre dans un hôtel pour les noces, commandé des fleurs à Bukavu, qui attendaient dans le frigo de Mme Rochez. Il a renoncé à la chambre et cédé le bouquet de mariée au couple de copains qui allaient se marier.
  La mort dans l'âme nous sommes allés les féliciter à la sortie de l'église. Mais quand même, Michel m'a emmenée à l'hôtel pour me montrer la chambre qui aurait dû être notre chambre de nuit de noces, cela m'a semblé très sommaire, la salle de bains était plus que rustique et la baignoire était rouge de latérite, c'était à l'étage d'une annexe et c'était la plus belle chambre à trouver à Kindu je crois, mais lui, habitué au manque de confort du Congo ne voyait plus la différence.

Bon, il fallait donc trouver une autre solution. J'étais invitée à loger chez les Rochez, Michel allait se trouver un logement ailleurs. A l'époque il n'était pas question de sauter le pas avant le mariage, nous étions donc discrètement surveillés et si sages.

Pour moi tout était tellement insolite et neuf que j'en étais paralysée, cela amusait Michel. Je m'imaginais que j'allais rencontrer des lions et des éléphants au coin de la rue, qu'il y aurait des serpents et des araignées et qu'un animal sauvage allait entrer dans ma chambre la nuit.

Le comble quand même était qu'effectivement, durant la première nuit chez Rochez, il y a eu une explosion dans ma chambre. Effrayée, j'ai cherché à savoir d'où venait le bruit. Il y avait un fusil de chasse posé dans un coin,j'ai cru qu'il s'était déchargé tout seul. Mais non, bêtement (je l'ai constaté en défaisant mes valises) un flacon d'eau oxygénée avait explosé suite aux pressions de température.

J'ai eu l'occasion de faire le tour de Kindu, finalement une petite ville de far-west. La plaine d'aviation  de terre battue en latérite rouge était très sommaire, il n'y atterrissait que de petits avions pour le fret, le courrier, quelques passagers. Un petit bâtiment de bois avec toit de tôle servait de bureau à la compagnie et le préposé n'était présent que lorsqu'un avion était annoncé.

Le centre ville était très limité, peu de rues étaient pavées, les autres de terre battue. Les magasins étaient tous pourvus de "barzas", terrasses couvertes, et les locaux commerciaux ressemblaient surtout à des entrepôts, murs aveugles et toits de tôle rouillée. il fallait monter quelques marches pour y accéder, et pénétrer dans un local où les yeux devaient s'accoutumer au manque de lumière. Il y avait des serviteurs africains partout, pour servir, porter à la voiture. Le commerçant trônait derrière un comptoir qu'il ne quittait pour ainsi dire pas, il donnait des ordres. Il n'y avait pas d'étalage et les consommateurs savaient de bouche à oreille ce qu'on pouvait trouver et à quel endroit et se signalaient l'arrivage des nouveautés, et c'était un privilège d'être servi en premier car il n'y avait en général pas assez de fourniture pour tous les amateurs.

Nous avons commencé par faire des démarches auprès de l'administration pour qu'on puisse se marier. Il n'y a rien eu à faire, alors on a pensé à la mission où ils accepteraient peut-être bien de nous marier religieusement, même refus. Nous avons donc passé deux journées décevantes à traîner dans la ville. Il y avait quelques achats à faire, entre autres deux matelas que faute d'autre moyen de transport nous avons trimballés sur la galerie de la voiture.  

Avec beaucoup de gentillesse les Rochez nous recevaient chez eux, le soir ils étaient "très fatigués" et se retiraient tôt dans leur chambre pour nous laisser seuls. Il a fallu quand même que Mr Rochez passe par le salon pour se chercher un verre d'eau à la cuisine. Curieux ? Nous on "refaisait connaissance" de plus près.

Las d'attendre on a pris la route pour retourner à Punia d'où venait Michel. La belle voiture américaine, une "Studebaker Champion", n'était pas la merveille que Michel escomptait, le moteur chauffait, il fallait continuellement ajouter de l'eau dans le radiateur et on s'arrêtait régulièrement près des ponts traversant une petite rivière où le planton allait puiser de l'eau. Eh oui, il y avait un planton africain sur le siège arrière, on n'était pas seuls, et Michel me faisait bien comprendre, "pas de privautés, j'y perdrais mon autorité"

A Kasese nous avons dû faire halte pour la nuit, que faire ? Nous n'étions pas mariés; on a demandé deux chambres. Les hôteliers du club ne se sont pas montrés, étrange, c'était un samedi, jour de rencontre des européens au club. Un boy nous a indiqué l'unique chambre disponible, lits jumeaux..... moi j'ai demandé à Michel de patienter encore un peu , d'attendre qu'on soit mariés. Cela n'empêche qu'on s'est quand même trouvés enfin dans les bras l'un de l'autre pour se souhaiter une bonne nuit avant de regagner chacun sagement son lit.

Bon chacun dans son lit. Il faut dire que ces lits étaient surmontés d'une moustiquaire qui enveloppait le matelas. A peine la lumière éteinte, voilà que mon lit s'écroule arrachant du même coup la moustiquaire du plafond et je me suis retrouvée enveloppée d'un amas de voiles. On a entendu un grand éclat de rire de l'autre côté du mur, Michel se marrait dans son lit, et ne pensait pas à venir m'extraire de cette ridicule position, j'étais furieuse, mais il avait compris lui, le broussard, que le tam-tam africain avait fonctionné et que les gens du poste nous avaient préparé une petite réception.

Le lendemain matin nous avons chacun enfilé notre alliance, faisant semblant d'être mariés pour couper court à toute médisance (quelle époque!) et toujours sans avoir vu personne on s'est remis en route, avec nos matelas sur le toit !

La distance de Kindu à Punia n'était pas fort grande, mais la piste de latérite rouge (ne parlons pas de route) coupant la forêt en deux, où parfois le soleil même ne parvenait pas à percer le feuillage serré des arbres immenses, était tellement cahoteuse que nous ne roulions  qu'à 30 km à l'heure à peine et encore... il fallait continuellement s'arrêter pour prendre de l'eau.

On devait traverser des ponts de bois lancés sur des rivières aux berges rongées, c'était hasardeux, parfois de gros blocs rocheux dépassaient et on cognait ou à l'avant ou à l'arrière, il a fallu traverser un fleuve par un système primitif de bac à câble tiré à la main  au moyen d'espèces de patins en bois,par des africains, dans un courant violent.

Franchement ces deux jours là, en m'enfonçant toujours davantage dans cette forêt, voyant de-ci de-la un petit village de cases, je me suis demandée si je n'avais pas fait une bêtise.

Michel, lui, optimiste et déjà habitué à tout cela essayait par son bavardage à me faire voir surtout le beau côté des choses en me décrivant le poste où nous allions arriver et les gens que j'allais rencontrer, mais quand même cela ne me rassura pas tellement, il y avait des années-lumière de différence entre le monde que je venais de quitter et celui-ci.

J'avais beau avoir été prévenue, par le nombreux courrier de Michel, de ce qui m'attendait, je n'en croyais pas mes yeux, j'étais complètement dépaysée, tellement imbue des convenances et des idées reçues qui n'avaient plus cours ici, je me sentais absolument perdue.

Pendant que Michel conduisait, je l'observais du coin de l'oeil : il avait changé, il avait mûri, il avait de l'assurance, il m'était étranger. Il y avait en lui une connaissance du monde qui nous entourait dont j'étais exclue, c'était devenu un homme. Mais aussitôt qu'il me regardait, qu'il me souriait, mes craintes s'envolèrent, je me suis résolue à faire de mon mieux pour ne pas le décevoir.

 

20/08/2009

Separation

C'est lui qui m'a amenée jusqu'au train qui m'emportait vers l'Italie. C'est le coeur serré que nous nous sommes séparés, à la gare de Midi, sachant bien que c'était pour trois ans.

EmbarquementMichel, de son côté, accompagné de ses parents et amis, a pris l'avion pour Léopoldville le 21 juillet. Il ne partait pas seul, d'autres nouveaux agents de la colonie prenaient le même vol et une fois arrivé sur le sol d'Afrique, il a dû attendre son affectation, logé à l'hôtel des célibataires. Ensuite on l'a envoyé à Bukavu, où il a encore séjourné à l'hôtel; il semble qu'on ne savait que faire de lui.  Finalement on l'a envoyé à Kindu où il a été incorporé au Paysannat indigène et durant quelques jours il est resté  au bureau, dans l'intention de se familiariser  avec le travail qu'il aurait à superviser sur le terrain.

Très vite, son supérieur l'a envoyé en brousse, je dirais plutôt en pleine forêt où il allait devoir s'occuper d'un chantier de prospection. Pour débuter, Michel a séjourné quelque temps chez un couple de jeunes agronomes où il a dû prendre connaissance du travail à effectuer et surtout apprendre les premiers rudiments de la langue swahili, car les ouvriers ne comprenaient pas le français.

Un beau matin, Mr Rochez et Mr De Meirsman, du Paysannat de Kindu sont venus en brousse lui annoncer son prochain poste et préparer les malles pour le déménagement. Il fut catapulté seul dans une case en pisé, avec un boy comme compagnie, à la tête d'une équipe de 7O ouvriers. En avant mon ami !

Maman italieMoi, de mon côté, j'effectuais mon voyage en Italie et ai commencé à lui écrire les premières lettres qui furent ensuite expédiées depuis Bruxelles à l'adresse qu'il allait me faire connaître. A Rome, sa première lettre m'est arrivée m'assurant déjà  de toute sa confiance dans l'avenir.

Le courrier que j'envoyais au Congo suivait cahin-caha aux différentes adresses que je recevais, mais comme il y avait un délai de 2 à 3 semaines, Michel les recevait avec un certain retard. Seul en brousse, ce courrier lui était indispensable comme l'air qu'on respire. Il attendait des nouvelles de sa famille, de ses copains, et surtout les miennes. Bien sûr cette correspondance était plutôt fleur bleue, on se racontait les évènements de la semaine et le manque qu'on avait l'un de l'autre.

Petit à petit on a abordé des choses plus fondamentales. Michel était très idéaliste, un peu naïf aussi, la vie ne l'avait pas encore bousculé. Il apprenait certains désagréments, la solitude alors que l'on a trouvé l'âme soeur et qu'on est séparés aussitôt, les petits problèmes de santé, les contingences matérielles, et bien que s'étant promis d'être courageux, après quelques mois il a craqué, et m'a écrit qu'il n'y croyait plus. Sa lettre était désespérée, il n'avait plus eu de courrier depuis 3 semaines, de personne. Evidemment il avait une fois de plus déménagé, il se trouvait dans un autre poste, le courrier n'avait pas suivi.

De mon côté, je réfléchissais beaucoup à la situation et j'étais très inquiète de la tournure que cela allait prendre. Trois ans de solitude pour lui, trois ans de solitude pour moi, j'évitais les sorties, les occasions de rencontrer d'autres jeunes, une jeune fille "engagée" ne sortait plus, était-ce tenable ? Les parents de Michel m'invitaient chez eux chaque semaine et faisaient tout leur possible pour remplacer Michel auprès de moi et grâce à eux j'ai appris à apprécier le garçon que je connaissais si peu.

Mais la lettre désespérée de Michel m'avait causé un choc et ma réaction immédiate a été "je pars le rejoindre" ,j'expliquais mon angoisse de nous retrouver face à face trois ans plus tard, sans se "reconnaître", d'être déçus l'un de l'autre, qu'il aurait tellement changé et que peut être on se serait attendus pour rien. On s'écrivait depuis 4 mois. Quand j’'en ai parlé à maman, cela n'a pas été une explosion de joie, elle m'a demandé de réfléchir encore. Les parents de Michel n'ont pas fait de commentaires. J'ai su par la suite qu'ils avaient été étonnés que je prenne une décision aussi hasardeuse...

A la nouvelle année maman m'a annoncé que je pourrais partir l'été suivant. Aussitôt j'ai fait part de la nouvelle à Michel et son moral est remonté en flèche. Lui-même s'était imaginé revenir en Belgique lors de son congé annuel pour venir me chercher. Quelle utopie ! Mais nos deux souhaits s'étaient rencontrés.

Je me pose encore la question aujourd'hui, pourquoi me fallait-il demander l'autorisation de rejoindre Michel en Afrique ? J'étais majeure, le voyage en ces circonstances était payé par le Ministère des Colonies et je ne demandais rien à personne. J'ai sagement et avec impatience attendu la date de mon départ, en préparant une malle d'effets personnels et du petit nécessaire de ménage pour commencer une vie à deux.

Michel a dû faire une demande officielle pour obtenir un billet pour mon voyage, il a fallu passer par le Ministère des Colonies pour confirmer sa demande et passer une visite médicale, avoir une entrevue avec une conseillère et recevoir les vaccins nécessaires. De plus il fallait publier les bans à la commune et à la paroisse, pour moi à Kapelle, pour Michel à Schaerbeek. Etait-ce bien utile ?

Michel, de son côté a fait savoir à son supérieur que sa fiancée allait arriver pour un mariage en Afrique. Il fallait également des papiers pour le Congo, mission, état. Mr Rochez souhaitait organiser le mariage chez lui à Kindu , Michel n'était pas résident à Kindu, il a fallu faire un changement de domicile, faire suivre les documents pour que les bans puissent être publiés là-bas.

Lorsque Michel est arrivé à Kindu peu de jours avant mon arrivée, il a surpris tout le monde en annonçant son prochain mariage, le courrier n'avait pas été ouvert, son supérieur était en voyage, les bans n'avaient pas été publiés...

 

19/08/2009

UNE DECISION INATTENDUE

Avec quelle inconscience on s'est promis de s'attendre, de s'écrire, Michel et moi, durant trois ans, le temps de son premier terme au Congo Belge. On se connaissait très peu, on s'était rencontrés deux trois fois, lors de soirées. Michel m'avait plu, ....lui était tombé amoureux la première fois qu'il m'avait vue (quelle chance j'ai eue). Je savais qu'il espérait me revoir et cela ne s'était pas produit. 

Nous nous sommes retrouvés le 2 juillet 1955, lors du mariage de Guy Dechamps et Monique Van Sull. Il était le témoin de Guy, moi j'étais demoiselle d'honneur. Dès que je l'avais vu j'avais été attirée par Michel: beau garçon, regard de velours, sourire éblouissant, épaisse chevelure noire. Très charmeur. Tout le monde l'appelait par son totem de scout "Castor". Ce jeune homme était drôle, il faisait le pitre, amusait le monde, il était gai, enthousiaste, et un avenir prometteur s'ouvrait devant lui.

Maman 1954

Moi, je venais d'une famille meurtrie par la guerre et les deuils. D'une éducation rigoureuse et contraignante, je n'étais pas heureuse. Depuis longtemps j'aspirais à échapper à cette atmosphère et mon rêve était d'aller vivre avec quelqu'un que j'aimerais, loin de tout, seuls... un peu comme Robinson Crusoe sur son île. Il me semblait que ce jeune homme-là allait pouvoir répondre à mes aspirations.

Ce soir-là, avec beaucoup de timidité, nous avons enfin eu l'occasion de nous parler. Il était tellement ému Michel, il ne savait comment me dire ce qu'il souhaitait, il n'osait rien me proposer sachant qu'il partait en Afrique 19 jours plus tard. Avec beaucoup de pudeur, nous nous sommes avoués les sentiments qui naissaient en nous et admis qu'il était trop tôt pour nous engager à quoi que ce soit, il ne pouvait reculer son départ, alors nous nous sommes promis de nous écrire. On était tellement gauches qu'on ne s'est même pas embrassés.

Il nous restait peu de jours pour nous revoir. Je travaillais dans un bureau, je n'avais pas beaucoup de temps libre . De plusdepuis longtemps, je m'étais inscrite pour un voyage à Rome avec la J.E.C.F. (Jeunesse Catholique Féminine) et la date de départ était fixée au 19 juillet. Michel venait me chercher au bureau, et on descendait à pied jusqu'à la gare centrale où je prenais le train. C'est en promenant au Parc Royal de Bruxelles que nous avons échangé notre premier baiser.

FiancesMichel est venu à Kapelle, à la maison. Il avait pour l'occasion pu emprunter la voiture de son père.  Pour la circonstance, on avait mis les petits plats dans les grands. Il faisait beau, les sièges étaient sortis au jardin et tout le monde était présent pour faire connaissance du soupirant de Betsy. Par la suite bien sûr, mes frères y allaient de leur commentaire... 

Quelques jours plus tard, je suis allée à Schaerbeek pour faire la connaissance des parents de Michel. Nous sommes allés nous promener au Bois de la Cambre. Une autre fois il m'a emmenée souper dans un restaurant charmant au Parc du Heyzel. Nous avons aussi partagé un repas « fromage » chez tante Beth chez qui nous avions fait connaissance. La date du 19 juillet est vite arrivée.

FairePart

 

 

Michel était fou de bonheur, il bavardait à tort et à travers, sautait du coq à l'âne, il en bégayait, me racontait en vrac sa vie, sa famille, ses projets, ses espoirs, son amour pour moi. J'étais un peu assommée par un tel engouement. Et si je n'étais pas à la hauteur, si je n'arrivais pas à l'aimer comme il m'aimait ? J'étais gênée de l'image idéale qu'il se faisait de moi C'était la première fois qu'il était amoureux et il en était ébloui. Les choses allaient trop vite, il n'avait jamais connu de baisers, de caresses, les tendresses entre amoureux, il faisait une telle découverte .

C'était une grande surprise pour sa famille qui, l'ayant toujours vu avec les scouts, les routiers, les copains, s'attendait à ce qu'il annonce un jour entrer dans les ordres.

Je me souviens avoir connu Michel tellement volubile et joyeux, un peu écervelé que je lui ai demandé s'il était toujours comme ça. Je me posais des questions. Il m'a dit que c'était à force de bonheur mais qu'il était un garçon qui pouvait être sérieux. Il m'a rapidement persuadée qu'il allait me rendre heureuse, qu'une belle vie nous attendait. Je le croyais.