20.12.2008
Mardi 20 décembre '55
Rommelaere - ce brave gars à l'esprit un peu lourd - reste chez moi toute cette semaine. Ses remarques au sujet de la nourriture sont absolument de mauvais goût et mettent mon boy de mauvaise humeur. Je le suis autant que lui mais je suis poli, moi! Habitué à sa Chevrolet, il supporte mal le vélo et se plaint comme une vache malade de nos petites balades...
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29.11.2008
Mardi 29 novembre '55

Ce matin, le chauffeur d'une camionnette Internationale S.T.A. venant de Lubutu s'est arrêtée ici, à Ferikini, pour me demander la route pour Kowé. La route étant très mauvaise, il devait emmener un planton avec lui en cas de difficulté pour le voyage. On ferait 800 km de route pour aller chercher “quelqu'un” à Kowé, au bateau de Kindu? Je pense donc qu'il doit s'agir de “quelqu'un” d'important. Comme de toute façon, ils doivent repasser ici pour aller à Lubutu, j'attendrai la visite de ce passager. Qui cela peut-il bien être? Sûrement pas le premier-venu puisqu'on déplace un véhicule pour lui… Je serai bientôt fixé.
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05.11.2008
Samedi 5 novembre '55
J'ai reçu hier soir une lettre apportée par un camion que je ne connais pas. Il était 5 heures. Je considérais la journée finie en fait d'évènements marquants. Mr De Meirsman m’écrivait: "Demain vous déménagerez pour le km.77, route de Kigombe-Mbali. Voici un camion, essayez de faire deux voyages. A un de ces jours"...
Et ce matin à 6 heures, alors que je sortais de chez moi, le camion était déjà chargé de deux équipes. Comme je leur avait dit la veille, ils étaient tous arrivés avant 6 heures pour être sûrs d'avoir une place... et paraissaient heureux d'être entassés sur ce camion. Deux heures plus tard celui-ci revenait pour prendre le second chargement.
Le courrier me rapporte une lettre de Kapelle o/d Bos! Merci mon cher petit ange pour cette lettre chargée de premiers soins! C'est dans la cabine du camion que je lis ces merveilleuses pages qui me réconfortent tellement.
Arrivé à Kigombe-Mbali, j'entreprends immédiatement de faire aménager cette case qui est vraiment en dessous de tout. C'est la plus moche que j'ai connue jusqu'ici. Je fais enlever deux murs et à 6h30 tout est terminé. L'obscurité et un terrible orage aussi. Très fatigué, je passe ma première nuit dans mon nouveau gîte.
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19.10.2008
Mercredi 19 octobre '55
Devant le gîte, tel un marché aux puces, s'étalent toutes les affaires, les "bintus" de mes ouvriers. Ce sont d’énormes paquets terminés par la couverture de l'état renfermant pêle-mêle ce qui les suit dans leurs nombreux déplacements et qu'ils considèrent comme indispensables à leur existence.... casseroles, petit bac à pilonner le riz, petite provision de manioc, une chaise pliante ou, pour les mieux équipés, un phono que l'on traite avec respect.

La benne chargée au maximum fit deux voyages jusque Mukuku. Une femme avec un nouveau-né dans les bras me demanda pour accompagner le camion. Malgré l'interdiction formelle de Rochez, j'autorisai cette brave à monter dans la cabine. C'était au-dessus de ses espérances, elle espérait la benne. Je me demande comment ce tout petit gosse d'un mois au maximum pouvait résister ainsi, en plein soleil de midi, alors que chez nous nous entourons nos bambins de tant de soins....
Finalement, ayant vidé mon gîte à mon tour, je m'embarquais pour le dernier voyage de la benne vers ma nouvelle terre de prospection. En passant à travers un village, un type fit de loin de grand signes pour nous arrêter . Quand nous fûmes près de lui, je vis alignés au bord de la route deux moutons qui avaient rendu l'âme. Le type gesticulait mais j'avais assez de choses à faire aujourd'hui et assez de tracas avec mes travailleurs... Le chauffeur m'explique que ces moutons courraient sur la route et que c'est la faute du capita.... Moi je pensais qu'il n'y avait plus qu'une chose à faire: c'est qu'ils les mangent. !Poursuivis de près par un terrible orage, nous arrivons enfin à Mukuku.


Immédiatement, je vis mon nouveau gîte, une réelle case indigène. je sentis un petit malaise... mais le moment n'était pas aux impressions personnelles sur la maison que les travailleurs m'avaient préparée depuis 2 jours... La fenêtre aurait pu avoir comme rideau un mouchoir même pas déplié... mais, y étant entré je vis que le pièce à "la petite fenêtre" n'était que la chambre à coucher... tandis que ma salle à manger n'était qu'une sorte de couloir avec une porte de chaque côté. Tout compte fait, grâce aux deux portes fermant bien et aux murs chaulés, ce n'était pas si mal que ça.... Pendant une heure environ je fis déplacer mon armoire, ma table et mon fauteuil, jusqu'à en trouver une meilleure disposition.... Puis l'orage nous rattrapa et nous fûmes gratifiés d'une de ces pluies !
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11.10.2008
Mardi 11 octobre '55
On ouvre l'alignement de base à Bigundu. Le travail se termine dans ce coin. Une équipe construit un beau pont qui dépasse de loin mes espoirs....
L'après-midi, je puis offrir un verre de vin à Appelmans et Brauc, de la Régideso. Après leur départ, je suis un "homme nouveau", parler français de temps en temps est indispensable pour ne pas perdre l'habitude.
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26.09.2008
Lundi 26 septembre '55
Après avoir beaucoup hésité pour placer mon lotissement de Kigombe-Nendo - le premier que je fais - je fais ouvrir aujourd'hui l'alignement de base lorsque nous sommes pris dans une de ces averses! Mes travailleurs construisent en toute hâte un abri de feuilles... après une heure il pleut toujours autant et, suivant le conseil du capita Nondo, nous filons au village nous abriter sous une case.... Nous y restons 2 heures. On m'apporte des bananes. Malgré que je meure de faim, je réponds que je les mangerai chez moi car je pense qu'elles sont indigènes. Arrivé au gîte, ayant marché 7 km dans la drache, je constate que ces bananes sont absolument excellentes... leur couleur rouge m'avait fait hésiter......
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21.09.2008
Mercredi 21 septembre '55
Anniversaire de Betsy et je pense: "encore deux du même genre" et puis beaucoup beaucoup d'autres merveilleux... Journée faste que j'ai voulu marquer de quelque chose de spécial... et Dieu sait si ce le fut...
Je rentre vraiment crevé, j'ai au moins fait 15 km sous un soleil terrible... Je rentre à 1h30. Mon Yamba se précipite à mon service. Heureusement qu'il est là celui-là...
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05.09.2008
Lundi 5 septembre '55
Branle-bas de combat dans le gîte des Paternostre. Déjà des dizaines de malles s'empilent sous la barza… Madame continue inlassablement à sortir de ses armoires des pièces de son ménage, affolant son mari qui se demande où l'on va caser tout cela... "Mais enfin Henri, puisque nous sommes venus ici avec tout cela...", argument irréfutable qui mettait fin toutes les demi-heures aux lamentations de Paternostre promu, pour la circonstance, "maître magasinier". Combien de fois a-t-il rempli, puis vidé, puis rempli à nouveau les malles pour essayer d'y faire rentrer un plat de plus...? Il est vrai que madame avouait que c'était beaucoup de voyager avec trois services.... Michiels et moi-même, nous assistions à ce spectacle, plaçant délicatement de temps en temps un trait d'esprit pour essayer de détendre l'athmosphère... Michiels prétendait déjà avoir assisté à plusieurs déménagements des Paternostre. Il y a, disait-il, des "sommets": quand on sort la glacière entre-autres... une énorme chose, en effet, qui aurait certes mieux convenu à un charcutier-boucher qu'à un ménage avec un seul enfant.
Entretemps, nous chargeons mes bagages ainsi que quelques meubles qui garniront mon "home" dans la camionnette Studebacker de Michiels et en avant pour Mutumwa! La première soirée fut consacrée au travail de carte et nous allâmes nous coucher à minuit et demie. Michiels prétendant qu'il travaillait mieux le soir. Quant à moi, je mourais de sommeil et j'ai compris dès ce moment pourquoi ce type avait une mine de citron sèché...
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28.08.2008
Dimanche 28 août '55
On essaye vainement de mettre la voiture en marche. Tous les travailleurs, y mettant toutes leur force et leur voix... n'y arrivant pas non plus! Journée calme: sieste… écriture... 
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26.08.2008
Vendredi 26 août '55
Monsieur Rochez arrive pour m'annoncer que, lundi prochain, je “reprends” le chantier de Paternostre à Lumuna. Il me remet l'album de photos. Mine de rien, je vais dans ma chambre ouvrir ce précieux paquet... Quelles photos magnifiques ! J'en deviens fou !
L'après midi nous allons chez Heyneman, inspection classique de la station en jeep.
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21.08.2008
Dimanche 21 août '55
Il y a un mois, je quittais Bruxelles. Aujourd'hui, un indigène nous dit qu'il y a des singes là sur la route. La carabine, des plombs et la Ford démarre.... Effectivement, il y en a. Au bord de la route, dans les premiers arbres. Nous tirons, ils s'encourent de branches en branches en faisant des bonds formidables, des chutes de 10 à 15 m dans le vide pour continuer dans un autre arbre! Une demi-heure plus tard, nous rentrons. J'ai tué mon second singe et l’ai troqué contre deux poules...
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16.08.2008
Deux petites cartes...
Voici de quoi vous faire patienter jusqu'au prochain post. Deux cartes qui vous permettront de mieux visualiser les villes & villages dont parle notre cher broussard. En rouge, les villes principales; en marron, les différents postes ou gîtes. En noir, les autres localitées mentionnées dans son récit.


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15.08.2008
Lundi 15 août '55
Assomption. Nous partons en Ford à la mission de Moyo à 40 km. C'est le rendez-vous européen de la région: une dizaine de blancs, des voitures et beaucoup de noirs ébahis de voir tant de blancs et de voitures à la fois...

Une belle grand-messe, chantée avec ferveur par les noirs et, oh beauté, pour la première fois, du latin! Je parle et chante avec eux des chants que blancs et noirs connaissons... Nous sommes pourtant séparés, les noirs étant mis en enfilade de chaque côté du choeur, leurs bambins n'ayant assez d'yeux pour regarder tous ces bwanas et madames...
Après la messe nous parlons coton puis question scolaire. Ils sont tous d'accord puisque tous ici, à la mission... Après le dîner, nous reprenons la route vers Lusumba.
Les jours s'écoulent et je me rends compte qu'en fait on ne travaille que le matin. L'après-midi, il y a la sieste, le relevé sur carte. Il fait vite noir. A 5h30, Léo commence ses émissions.
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11.08.2008
Jeudi 11 août '55
Chaque fois que nous partons en forêt, Van Hoof emmène sa 22 longue pour tuer l'un ou l'autre singe. Il en passe des bandes entières dans la cîme des arbres. Un bruissement de feuilles, des petits cris et une odeur très forte sont les indices de leur présence. Aujourd'hui il y en un là, à bonne portée, tout seul debout sur une branche. Une belle cible, je tire... et c'est ainsi que je tue mon premier singe.
Le lendemain nous retournons spécialement à l'endroit pour en tuer d'autres mais il n'y a pas l'ombre d'un singe à voir et nous rentrons bredouilles. Les jours passent et les fatigues sont largement compensées par l'arrivée de la correspondance. Combien furent pour moi reconstituantes toutes ces missives...
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10.08.2008
Mercredi 10 août '55
Je savais depuis deux jours que le courrier allait arriver. Ce matin en forêt, j’avais le coeur joyeux car j'étais certain qu'il y aurait de la correspondance pour moi. Que je recevrais ce que j'attendais: la première lettre de Kapelle-op-den-Bos!
Bien que j'avais dit aux Van Hoof que je n'espérais rien - ils me disaient aussi que c'était beaucoup trop tôt pour recevoir de la correspondance - moi je savais qu'il y en aurait. Et le midi, tandis que la Ford stoppait dans le garage, madame Van Hoof me cria de la porte: "Il y a tout un paquet de courrier pour vous...." Je ne me souviens plus être allé du garage au gîte, je devais être sur un petit nuage!
Oh, une lettre magnifique me contant un voyage magnifique à travers de beaux pays, lettre pleine de notre amour naissant que j'avais à peine eu le temps de découvrir à Bruxelles. Une lettre de papa, content de pouvoir m’écrire mais où perce quand même un peu de cafard dû à mon départ.
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07.08.2008
Dimanche 7 août '55
Aujourd'hui, nous allons à la messe au village de Lusumba avec la vieille Ford de Van Hoof. C'est une grande case qui sert de chapelle et d'école en semaine. Le Révérend Père De Ridder, barbu comme il se doit, fait un prodigieux sermon en swahili. Evangile du jour - 10e dimanche après la Pentecôte: celui de la parabole du pharisien et du publicain venant prier Dieu.
"Oui, mon Dieu, je viens vous prier humblement dans cette case pour Vous demander de bénir et d'orienter ma carrière." Je fais cette prière tandis que s'élèvent les cantiques indigènes, nouvelle mélodie pour moi, mais combien jolie et émouvante.
Nous sommes invités à dîner chez les Heyneman à Salubezia et, après le petit-déjeuner, nous passons reprendre le père et nous filons. Pendant le voyage, je réalise avec plaisir que je connais trois de ses confrères que j'ai eu comme aumoniers à la Cambre.
Il en cause un peu, mais parle vite d'autre chose. J'avais esperé pouvoir en parler plus. Cela m'aurait fait tellement plaisir de pouvoir parler de quelque chose que je connais au milieu de tant de choses que j'ignore.
Au dîner, nous parlons français. Je me sens plus à l'aise. Immédiatement après le café, on se lance dans des parties de cartes. Ignorant tout de la manipulation de ces bouts de carton, je m'isole dans un fauteuil en feuilletant des illustrés du Congo. Plus tard, visite de la station en jeep.
Puis les jours passent à courir dans les alignements, à manger des bananes qui ne coûtent presque rien... aucun effort à faire, je me laisse vivre…
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06.08.2008
Samedi 6 août '55
Premier jour de brousse. J'aide Van Hoof à payer les rations. Je trouve que tous ces africains se ressemblent. Je me laisse vivre, la vie est belle…
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05.08.2008
Vendredi 5 août '55
Mes caisses de vivres, une misérable malle-cantine (en attendant la nouvelle....), mes valises et mon poste Philips sur pile chargés dans une camionette International… me voici parti (avec mon chauffeur) pour Pangi, la "brousse". Nous n'allons pas loin, il faut attendre le bac pour passer le fleuve, large ici de 1 km. Poussif, un petit moteur de canot tire cette vieille péniche qui sert de bac. Arrivés de l'autre côté, notre véhicule fonce sur la route de Pangi longue de 180 km. Nous montons et descendons des routes à flanc de colline. Qui prétendait que le Maniema était plat ? Nous franchissons des séries de ponts de bois. Je repense au cours de génie rural en remarquant que ces ponts étaient considérés comme mauvais...

Nous traversons un terrible orage mais mon chauffeur noir reste tout à fait calme. Les côtes sont de réels torrents qui dévalent à notre rencontre.... Nous arrivons enfin à Pangi, je suis un peu perdu… Il recommence à pleuvoir et je me dirige en hâte vers la première maison européenne. Je frappe à la porte comme à celle du paradis dans ce monde d'inconnus... On m'offre à diner. J'accepte. D'abord parce que je meurs de faim, et puis parce que je sais que l'hospitalité est la base de toutes bonnes relations ici, au Congo. Plus tard, j’apprendrai que c'était le blanc de la région qui n'invitait jamais personne...?
Fin de journée, mon chauffeur qui connait fort heureusement la région à fond, me dépose au gîte de Lusumba, chez les Van Hoof. Tout de suite, l’endroit me plaît et il n'y eut pas de glace à briser pour entrer dans le ménage.
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02.08.2008
Mardi 2 août '55
Le coeur allègre, les bagages chargés dans la camionette Sabena, je quitte Bukavu pour le Maniema, me demandant ce qui m'attend.
Au champ d'aviation, athmosphère d'une gare de province. L'équipage a l'air de se dire "alors, on y va à Kindu ?”... Finalement, ils se sont décidés."Si les voyageurs veulent bien suivre...." Dans la cabine, à part de grosses caisses retenues par des filets à grosses mailles, il n'y a que quelques passagers… Je m'envole une dernière fois.
Le relief mouvementé du Kivu se transforme en l’épaisse forêt du Maniema, presque pas d'ondulations. De temps en temps, je vois une route qui serpente dans cette brousse et je distingue l'un ou l'autre petit village. Comme cela doit être terrible pour un blanc d'être seul, là, dans cette brousse. Tout à coup surgit en dessous de nous un large ruban brun: c'est le fleuve Congo – appelé ici Lualaba. L'avion fait un angle droit et descend vers le sud, vers le champ d'aviation de Kindu, un ancien terrain de football... Une minuscule baraque de bois peinte en vert avec l'inscription "Kindu" presque complètement effacée. Tout le monde descend. Je fais pareil. Quelle n'est pas ma stupéfaction quand tout le monde remonte dans l'avion. Je suis pris de doute et d'un air de rien, je vais relire l'inscription. Oui, il n'y a pas de doute, je suis bel et bien à Kindu... Prenant mon air le plus dégagé, je demande au planton derrière le bureau: "Je vais à Kindu et je...." "Oui oui, un instant on s'occupe de vous ". Ouf!
Sitôt que le bi-moteur décolle, nous nous embarquons dans une camionette Sabena et nous roulons ainsi 10 km à travers des villages. J'ouvre bien grand les yeux, c’est la première fois que je vois des cases indigènes.

La ville de Kindu me donne tout de suite une impression de saleté. Toute cette poussière, ce soleil et cette chaleur me font penser à une ville du far-west américain. Même les bureaux du district ont l'air d'un vieil hôtel pour cow-boy de passage (j'ai appris plus tard que c'était en effet un ancien hôtel, pas pour cow-boys évidemment)... Tout le monde se promène en chemise, col ouvert... Moi qui suis en complet gris et cravate, je transpire terriblement !
Personne ne s'attendait à mon arrivée. On me présente donc un peu comme une “pièce rare” au commissaire de district, visiblement très ennuyé car il ne sait que faire de moi... Le Directeur du service "Paysannat", par contre - un certain Mr Rochez au nom prédestiné car il a en effet l'air dur comme un caillou- prétend par qu'on a justement besoin d'un célibataire pour un poste de brousse et que je semble faire l'affaire. Quelle aubaine... pour lui ! Il me cite pas mal de noms de postes, tout aussi inintelligibles les uns que les autres pour mon oreille de béotien…
Nous montons donc dans une jeep Land-Rover pour le rejoindre. Le type s'excuse de l'inconfort du véhicule. S'il savait comme cela m'est égal ! 50 mètres plus loin, on stoppe devant un autre petit bâtiment du plus pur style far-west aussi... les locaux du service Paysanat.
Nous nous asseyons dans une petite pièce qui doit être le bureau de mon “directeur". Des cartes au mur détaillent toute la région. Il me parle, je réponds de: oui...oui...oui..., bien sûr! Il me dit qu'il faut avoir beaucoup de courage, de volonté, d'initiative, d’enthousiasme... Faisant un rapide inventaire de mon potentiel vital, je me rends compte que je possède certaines de ces qualités et que, mon Dieu, les autres il faudra les trouver... Notre entretien se termine par la remise d'un tas de documents que je dois lire sur la technique du Paysannat....
Je serai mis en stage chez un certain Van Hoof, en brousse. Cela m'a effrayé sur le coup: déjà en brousse ! D'ailleurs l'intéressé était ici à Kindu, j'allais lui être présenté. Il ne m’a pas fallu trois quarts de seconde pour me rendre compte que le ménage Van Hoof était purement néerlandophone et quand il prétendit me connaître de réputation de Vilvorde, je gardai mon sourire en disant "Ha" et me demandant si c'était en bien ou en mal…
Pendant 3 jours, je me suis balladé en faisant mes achats dans cette ville que je connaissais après 3/4 h. Je me suis rendu compte que tous les gens qui étaient ici y étaient pour affaires. Tout autre chose qu'à Bukavu et son tourisme... Dans ma chambre d'hôtel, en quittant mon costume civil pour la tenue coloniale, j'ai bien eu l'impression que je ne tarderais plus guère à être fixé sur ce qu'on appelle "la brousse"...
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01.08.2008
Lundi 1er août '55
Je pars demain pour Kindu. De nouvelles formalités Sabena, bons de logement à la banque du Congo Belge pour toucher mon avance de 10.000 francs car les frais d'hôtel ont déjà dévoré mon pécule... Je ne m'en fais pas car, heureusement, je serai remboursé.
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22.07.2008
Vendredi 22 juillet '55
De suite après l'envol, nous passons au dessus de forêts très épaisses. Il nous reste d'après le guide Sabena, 2.000 km à parcourir soit encore 5 heures avant Léo. Dans cette demi-clarté, je somnole en regardant de temps en temps ce qui se passe en dessous mais c'est toujours le même spectacle: d'immenses forêts africaines... Vers 7 heures, tout le monde est bien éveillé et, un à un, les voyageurs vont dans le compartiment avant se débarbouiller aux 3 lavabos en acier inoxydable. Coin de toilette qui lui aussi reflète un luxe inoui. Comme je remarque une prise de courant (malheureusement de type américain), je demande à l'air hôtesse si elle ne possède pas une pièce spéciale permettant d'adapter une prise normale... original, mais je me rase quand même avec mon Harrab à 5.300m d'altitude !
Je prends pas mal de photos. Il y en aura beaucoup de ratées mais quand même quelques-unes de réussies. Toutes celles où j'avais esperé fixer sur la pellicule les montagnes que nous survolions sont ratées. C'est normal, il faisait très brumeux.
Le jour s'est complètement levé et, loin en dessous de nous, des lambeaux de nuages s'effilochent sur les crêtes des montagnes. Un splendide soleil éclaire ce paysage. Au passage de l'équateur nous buvons - aux frais de la Sabena - la coupe de champagne de circonstance... Après cette formalité, il ne nous reste plus guère qu'une demi-heure avant d'arriver au terme de notre long voyage. Derniers petits cadeaux souvenirs et déjà les moteurs ralentissent... nous descendons vers cette terre promise.
Le large fleuve Congo apparaît soudain et, avec lui, les buildings de la ville-champignon: Léopoldville ! Un demi cercle au-dessus de la ville, juste le temps de prendre la dernière photo du vol, première du Congo. Le champ d'aviation est immense. De gros camions rouges pleins d'indigènes debout roulent le long de la piste sur une grand-route allant je ne sais où ... puis le gros quadri-moteur revient du bout de piste et j'aperçois l'aérogare de Léo... Elle me déçoit vraiment... des hangars, c'est tout.
La porte de l'avion s'ouvre, on avance l'escalier. L'équipage nous souhaite bon séjour à la colonie et voilà le Congo, là, 2 mètres plus bas... Ainsi la chose dont je parlais à tout le monde depuis si longtemps se matérialisait enfin. J'étais au Congo, et comme un peu perdu dans l'immensité de cette vérité, j'hésitais avant de descendre... Un "Allons, avancez Monsieur…" me ramena d'un coup sec à la réalité. Au bas de l'escalier personne pour nous attendre. Comme un mouton de Panurge, je suis le petit cortège de voyageurs... Nous arrivons à l'office de "l'immigration". Ainsi donc, je suis immigré…
Après s'être presque foulé le poignet à force de coups de tampon un peu partout, le type qui s'occupe de mes papiers me dit finalement: "Vous logerez à l'hôtel Central, chambre 15 et vous téléphonerez demain au n°x, destination Bukavu. Au suivant ! "
Tout le monde devait téléphoner au n°x le lendemain mais tout le monde n'allait pas à Bukavu. La triste mine que tirait ce brave Lambinet me le prouvait bien: il allait en fait à Stanleyville. Pour nous remettre de nos émotions, un premier verre de bière congolaise: "Primus", super bonne comme le dit la réclame sur le carton. Nous ratons notre bus Sabena qui disparaît dans un tourbillon de poussière vers la ville... Vite, un taxi pour rattraper nos précieux bagages et me voici face à ma nouvelle réalité... l'hôtel Central. C’est un petit bâtiment groupant une vingtaine de chambres. L'Etat y envoie ses agents célibataires, c'est suffisant pour eux...
Le type à qui je succède dans la chambre se dispute avec le gérant africain pour une note d'eau de 15 francs qu'il ne veut pas payer prétextant de la saleté de la chambre et de la salle de bain. Je pense qu'il exagère mais, après un coup d'oeil à la salle de bain commune pour deux chambres, je suis fixé: il y fait dégoûtant ! La chambre est vaste comme un parloir de couvent, il y fait plutôt austère. Vivement que je quitte ce sale trou…
L'heure passe et il faut songer à se mettre quelque-chose sous la dent. Mon confrère néerlandophone qui ne m'a pas quitté depuis Bruxelles est dans la chambre en face. Nous nous retrouvons sur le trottoir congolais à se demander ce qu'il faut faire. Je suis vraiment perdu à l'idée qu'il faut se débrouiller seul, payer mes repas... j'ai 3.000 francs en poche, j’ai le sentiment d’être “à l'aise”.
Pour étouffer cette pointe de cafard, je n'ai qu'une idée, retrouver l'hôtel Palace, où loge Lambinet. C'est un hôtel splendide avec vue sur le pool et une vaste salle de restaurant où un orgue électrique joue des airs de "chez nous" qui me rappellent tant de bonnes choses.
Ensuite, visite du labyrinthe de la cité administrative. Nous sommes vendredi. Je repars lundi vers Bukavu, toujours en avion. J'en suis enchanté. Formalités à la Sabena, j'ai mon ticket en poche, la vie est belle!
Je trouve le cousin de Pierrot Vlaeminck qui me montre les environs de Léo. Bien que ce soit très gentil de sa part, cela ne m'amuse pas. J'aurais préféré être seul plutôt qu'être entassés à 5 dans cette Simca poussive… Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons à quelques kilomètres de Léo. Il fait nuit noire. Dans le fond, les lumières de Brazaville. Nous buvons un verre de Munich dans un chic établissement.
Je voudrais que le temps passe plus vite, je meurs de faim... et demain je quitte Léo. Il me faut dire au revoir aux Lambinet que je retrouve au Palace où je soupe en leur racontant la bouche pleine ce que j'ai vu... Nous nous quittons après avoir bu un dernier verre au son de cette si sympathique musique.
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