31/03/2010

Agitation

Toutes ces festivités ne pouvaient pas cacher la réalité : l’atmosphère se dégradait. La vie en brousse nous avait tenus à l’écart des soubresauts politiques ou peut-être ne voulions-nous pas admettre l’évidence.

Afin de préparer le pays à sa future autonomie, il était prévu d’organiser des élections. Différents partis politiques étaient créés, les candidats sillonnant les routes intérieures, organisant des meetings où ils « cassaient du blanc » et promettaient les choses les plus insensées. Les congolais s’imaginaient qu’il ne faudrait plus travailler, qu’on circulerait librement, qu’on ne paierait plus d’impôts, que les blancs partiraient en laissant leurs maisons, leurs voitures et leurs femmes et qu’il n’y aurait plus qu’à se servir…

Par contre, chacun était invité à acheter la carte du parti, et comme les candidats se suivaient, les électeurs finissaient par avoir plusieurs cartes pour être sûrs d’être protégés car il était prévu que les morts allaient sortir de leur tombe le jour de l’indépendance. Gare à celui qui n’avait pas pris ses précautions… nous avons même vu une « mama » acheter une carte pour son enfant à naître.

Dans la foulée, il y avait aussi des profiteurs qui exploitaient la crédulité des indigènes en leur vendant par correspondance des choses incroyables comme chapeaux, cravates, chaussures, pour devenir « comme le blanc », lunettes « pour voir derrière », bics « pour écrire en français » ou stylos « pour écrire sans faute » !

Un prédicateur circulait dans la région en assurant que si on déposait un billet de 100francs le soir sous une pierre près de la rivière, on y trouverait le double le lendemain, à condition de ne pas circuler la nuit sous peine de se faire attraper par le diable… et bien sûr, le jour suivant l’argent et le charlatan avaient disparu.

Mr Chêne et Michel ont essayé d’intercepter ce type circulant de village en village mais à chaque fois, ils arrivaient trop tard. Ils ont bien essayé de faire comprendre aux villageois qu’ils avaient à faire à un escroc mais voilà… les recommandations venaient des blancs, qu’on ne voulait plus écouter.

De plus, on accusait les blancs d’enterrer des bombes le long de la route pour les faire exploser le jour de l’indépendance. En fait, un géologue étant passé pour faire des relevés de sol, Michel a emmené les villageois aux lieux décrits pour creuser et bien leur montrer qu’il n’y avait rien à trouver…

De toute façon les esprits s’échauffaient, il y avait de la méfiance de part et d’autre, car de notre côté, nous entendions aussi des nouvelles alarmantes venant d’autres territoires : exactions contre des blancs isolés, de pillages, de révoltes….

Notre quotidien devient difficile. Nos serviteurs nous boudent, ils sont insolents, le cuisinier revient ivre à plusieurs reprises, le lavadère me reluque, je ne suis plus tranquille.

Les cultivateurs de Michel se mettent en grève, viennent le provoquer sur le pas de la porte. Il lui faut énormément de patience et d’humour pour parvenir à les amadouer. Michel a de la répartie, dans leur langue, cela leur plaît….

Pour ma part, je deviens très nerveuse, suspicieuse, je bondis quand j’entends les cris de Monique au jardin, et m’efforce de la garder près de moi.

L’Hostilité se manifestait aussi au bord de la route. On ne nous saluait plus que par des cris de « Uhuru » (indépendance) ou « dépendance »….

Les cantonniers qui devaient entretenir la route, dégager les caniveaux après les fortes pluies ne faisaient plus rien. Il ne passait plus que les gros camions qui ravageaient la piste par temps de pluie et la rendaient impraticable. Quelques petits malins s’amusaient même à faire tomber un arbre sur leur passage. 

Lors d’un déplacement, Michel est justement bloqué par un arbre abbatu. N’écoutant que son courage, il entre dans le village voisin pour demander quelques volontaires pour libérer le passage. Les cantonniers se font prier, certains filant dans la brousse sans demander leur reste.

Michel en attrape un et lui dit « Toi aussi, viens nous aider »…

-« Moi ? Non » , dit l’autre , « je ne suis pas cantonnier, je suis commerçant »

-« Ah bon, montre-moi ton commerce »

Le type entre dans une case et revient avec un savon et une boîte d’allumettes, en disant que c’est sa marchandise. Que faire ? Michel empoche le carnet d’identité du soi-disant commerçant, en lui disant « tu viendras t’expliquer avec le chef de poste ». On en reste là…

Les délégués politiques circulant toujours en passant par Kayuyu qui est situé au carrefour de la route Kindu-Kasongo ou Kindu-Kampene, cela maintient une certaine effervescence dans la région. Justement… voyant passer les politiques, le récalcitrant se plaint de ce que Michel a gardé son carnet et lorsqu’ils sont arrivés à Kayuyu en réquisitionnant le bureau du chef de poste (Preat n’osait pas réagir), ils ont envoyé un planton à la maison en disant « le MNC t’appelle au bureau »…..

Le sang de Michel ne fait qu’un tour et il réplique : «Si le MNC veut me voir il n’a que venir ici… » C’est ce qu’ils ont fait … suivis de tout le village ! Ils étaient trois ou quatre - bien sûr habillés de costume-cravate, lunettes et attaché-case – et sont entrés directement dans le living pour s’assoier dans les fauteuils. Le boy, gris de peur, est venu nous appeler… Michel s’est alors fait admonester par ces messieurs, sous les yeux ébahis des villageois collés aux portes et fenêtres. Pour ma part, j’étais planquée à l’office, avec les deux enfants, en priant pour que les choses ne dégénèrent pas. Il suffit de si peu ! Ils finissent par s’en aller, en menaçant de représailles.

29/03/2010

Festivités

Pour terminer cette année 1959, nous avons été invités à passer quelques jours à Pangi chez le Dr Beghin. Nous avons bien sûr accepté l’invitation, d’autant plus qu’on était enchantés de retrouver quelques-uns de nos amis du terme précédent et d’avoir des nouvelles des autres.

Pour fêter la fin de l’année, nous avons participé à une soirée déguisée et comme il se doit (le sachant déjà depuis quelques jours) je m’étais mise à la confection de costumes. Pour moi, j’avais fabriqué un kimono dans une ancienne tenture, des aiguilles à tricoter dans les cheveux feraient bien l’affaire. Pour Michel, c’était déjà plus compliqué… Pour faire « satan », il a porté un pantalon noir très collant avec une cape rouge et, sur la tête, un bonnet de bain passé à l’encre de chine surmonté d’une paire de cornes rouges, le visage enduit de suie !

Le plus comique de l’histoire, c’est qu’à la tombée du jour - ne connaissant pas suffisamment l’itinéraire pour arriver à cette soirée - Michel s’est arrêté dans un village pour demander son chemin ne pensant plus qu’il était déguisé de la sorte… le pauvre type qui s’est trouvé face à cet être bizarre, paniqué, a pris ses jambes à son cou et a plongé tête la première dans les broussailles… !

Durant ces trois jours, nous avons été reçus chez amis et voisins pour un dîner, un barbecue, une partie de cartes, une soirée dansante, une partie de tennis, un pique nique ou une baignade…. Ouf, c’était fatigant, mais combien épatant pour le moral. Nous n’avons pas eu beaucoup le temps de souffler mais quelle détente avant d’entamer une année 1960 qui serait difficile, on ne le savait pas encore !

 

Kayuyu - suite

Pendant que les hommes étaient au travail, je passais la journée chez madame Chêne où j’apprenais pas mal de choses quant à l’organisation et la surveillance de la lessive par exemple, de l’entretien, de la cuisine…. et nous passions de bien agréables soirées.

C’est encore à Mabikwa que nous avons passé la fête de Noël cette année-là, en même temps que les Preat et Dutilleux. Vraiment une belle fête de Noël organisée comme en Belgique.

Pour la première fois, Monique a fait connaissance de l’arbre de Noël et des cadeaux. Nos familles avaient envoyé des jouets et Michel, à l’aide de bois de caisse d’emballage, avait fabriqué pour elle un chariot qu’elle tirait avec peu de conviction dans le jardin, à la déception de son père.

En fait, Monique ne s’intéressait pas tellement à la ravissante poupée qu’elle avait reçue de grand-maman. Dès qu’elle l’a eue en mains, elle s’est empressé de plonger les doigts dans les yeux et nous l’avons définitivement rangée sur une étagère. Par contre, elle s’intéressait beaucoup aux petites voitures Dinkie Toys !

MonicDe toute façon ce qui l’attirait vraiment, c’était de faire comme papa, comme maman, comme le boy… elle était vive à attraper tout ce qui passait à sa hauteur. Lorsque je cousais, je la laissais « ranger » ma boîte à ouvrage. Lorsque Michel était occupé à quelque bricolage, elle était accroupie à côté de lui en posant des questions, donnant les réponses… et chipotait dans son coffre à outils. C’était parfois fatiguant, il fallait avoir l’œil, les objets disparaissaient sans qu’on l’ait vu. On retrouvait ses « jouets » dans le berceau de Marc (c’était gentil quand même). Un jour, j’ai vu à temps qu’elle lui fourrait un biscuit en bouche… Elle s’est même emparé d’un rasoir qu’un visiteur avait laissé en vue et s’est rasé bras et jambes… !

Marc biberonEt Marc, comment évolue-t-il ? C’est un bébé très facile, il pousse comme un chou. Après l’épisode de Kowé, il n’a plus eu de problème, il n’aime pas trop le biberon, même amélioré, aussi est-il rapidement mis à l’alimentation solide.

Curieux de tout, il est très intéressé par ce qui l’entoure. Je me suis rendue compte que les jouets ne l’intéressaient pas, différents hochets et peluches se trouvant régulièrement poussés des pieds jusqu’au fond du berceau. Son lit, bien protégé d’une moustiquaire, était poussé près de la fenêtre ou encore mieux, au jardin sous un arbre où il pouvait suivre des yeux le mouvement des branches.

21/03/2010

Kayuyu

Au poste de Kayuyu, on ne pouvait manquer d’admirer la belle maison au joli jardin qui était destinée à… l’agronome (en principe, la plus belle habitation devait être allouée au chef de poste). Nous avons appris qu’elle avait été érigée avec un budget du ministère de l’agronomie. Le jardin y avait été aménagé avec beaucoup de goût par l’agronome précédent; la maison était spacieuse et très bien conçue.

J’avais admiré la décoration raffinée chez les Chêne et été impressionnée par le savoir-faire de la maîtresse de maison. Aussi, en prenant possession de notre home, nous avons l’intention d’en faire quelque-chose de très accueillant. Il a fallu un sérieux coup de nettoyage et de rangement après l’occupation par un célibataire et nous avons obtenu l’autorisation de faire repeindre les murs intérieurs de couleurs « à la mode », peinture que nous avons d’ailleurs dû faire venir de Kindu ! Ce chantier nous a pris un certain temps et le chef de poste, très conciliant, nous a offert l’aide de peintres et menuisiers.

Peu de temps après notre emménagement, nous avons eu la possibilité de racheter d’occasion une cuisinière à butane. Michel m’a installé une cuisine digne de ce nom dans l’office. C’était bien nécessaire, entre-autres pour préparer les biberons et repas des enfants. Cela me permettait aussi de cuisiner moi-même.

Il n’était plus indispensable de fabriquer le pain à la maison. Le camion-courrier amenant les vivres le vendredi soir nous apportait aussi la commande que nous avions confiée au chauffeur la semaine précédente. Ainsi, nous avions du pain venant de Kindu que nous conservions dans notre frigo.

Le vendredi soir, en attendant le camion-courrier (dès son arrivée, il fallait aussitôt mettre les vivres au frais) nous jouions au whist avec nos voisins les Preat. Souvent, ce camion avait beaucoup de retard et cela nous faisait de longues soirées de jeu de cartes… Il arrivait même que le camion ait été en panne durant le trajet et qu’à l’odeur du chargement, on ne prenne tout simplement pas possession de la viande qui avait déjà commencé à se gâter…

Comme à Punia, il y avait dans la région un poste minier : la Cobelmine de Kampene, situé à une trentaine de kilomètres. Il était possible de nous y approvisionner à la coopérative ou d’assister à la séance de cinéma du samedi soir. L’ambiance n’était pas la même qu’à la Symétain, le poste était plus petit, on ne s’y attardait pas pour boire un verre après la séance… Par contre, nous étions contents de revoir le couple Vanden Bergh que nous avions connus à Pangi.

Pour Michel, il était temps de reprendre le travail, cette fois en compagnie de son collègue Dutilleux avec lequel il visitait les champs et les villages. Leur entente était telle que, non seulement en semaine mais aussi le samedi ou le dimanche, ils partaient ensemble en forêt à la chasse ou en reconnaissance de l’un ou l’autre lieu intéressant. Ils s’occupaient entre autres de pêche ce que Michel ne connaissait pas encore. Ils revenaient fourbus et crottés, impatients de raconter leurs aventures en buvant un bon verre de bière. Il faut dire qu’ils ne manquaient pas d’humour l’un et l’autre et qu’on a passé de bons moments.

Bien qu’étant définitivement installés dans une maison, nous étions obligés quand même de faire de la brousse. Comme si habiter au milieu de nulle part n’était pas déjà la « brousse »… ! C’était pour nous un vrai problème que de se déplacer avec tout le fourbi nécessaire pour quelques jours en brousse et on choisissait plutôt de s’installer dans un gîte (en dur) proche d’une exploitation ou d’un poste. C’est ainsi que nous sommes à plusieurs reprises retournés à Mabikwa où il y avait un gîte de passage et surtout des amis très accueillants.

Re-déménagement!

Nous ne sommes restés que deux à trois semaines au poste Symétain, au bout desquelles nous prenons enfin connaissance de notre nouvelle destination : le poste de Kayuyu dans le territoire de Pangi où Michel remplacera l’agronome partant en congé. Nous sommes pleins d’espoir car il paraît que nous aurons une belle maison et que le travail de Michel sera intéressant.

Nous devons faire deux jours de voyage et, avec deux petits enfants par cette chaleur, c’est assez pénible. Heureusement, Monique dort beaucoup en voiture. Nous passons la nuit à Kindu où le camion chargé de nos affaires reste garé sous bonne garde sur le parking de l’hôtel. En cours de route, nous nous arrêtons à Mabikwa (station Cotonco) pour saluer les Chêne qui seront nos « plus proches » voisins (quelques dizaines de km quand même) et arrivons en pleine célébration d’un mariage. Du coup, nous faisons connaissance des uns et des autres qui seront nos prochains compagnons de brousse : le chef de poste Preat, l’agronome Dutilleux et d’autres personnes du poste Cobelmine de Kampene (aussi à une trentaine de km).

Nous sommes aimablement conviés à participer à la fête et c’est ainsi que nous avons été adoptés immédiatement avant même d’avoir fait connaissance de notre nouveau poste.

Avant d’y arriver, nous avions déjà entendu des commentaires élogieux sur la maison de l’agronome que nous laissait Dutilleux pour aller s’installer, lui, dans le gîte d’étape, car il allait encore rester 3 mois avec Michel. Nous avions donc hâte de découvrir notre nouveau lieu de résidence!

14/03/2010

Chiafus!!!

Les chiafus, c’est quoi ? Des fourmis, des colonnes de fourmis !!!! 

Un soir, en pénétrant dans la salle de bains, je constate que sur le mur sous la fenêtre, il y a des amas de taches noires. Y regardant de plus près, je vois que ce sont des fourmis commençant à envahir la maison. Elles avaient trouvé le chemin par la bouche d’aération qu’il y a toujours dans les briques au bas des murs (et dont la protection moustiquaire était percée).

ChiafuCes fourmis circulent en colonne, encadrées de part et d’autre par des « soldats », fourmis plus grosses qui protègent la colonie. Si on dérange le cheminement de ces fourmis, elles s’éparpillent partout et il faut des heures pour s’en défaire. Je le savais bien, tant on nous avait raconté des histoires de « chiafus »

En fait, ces bestioles entrent dans la maison et dévorent toute vermine (cachée ou morte) et nettoient les lieux. On nous même avait raconté qu’elles s’attaquaient parfois aux petits enfants endormis !

D’ailleurs, quand les fourmis envahissent la maison, un étrange silence s’installe, aucun froissement d’ailes… aucun cri-cri… les insectes l’ayant senti. Ceux qui le peuvent se sauvent, même les lézards se cachent.

Michel est en brousse, je dois me faire violence pour ne pas paniquer… J’appelle le gardien, qui à son tour réunit les gardiens des maisons voisines et, ensemble, nous fabriquons des torches de papier imbibées de pétrole pour allumer un feu tout autour de la maison. C’était le seul moyen d’effrayer ces fourmis et les obliger à rebrousser chemin. Nous y avons passé la nuit…

ChiafusAu lever du jour nous avons pu suivre la trace de cette colonne, qui en circulant en continu à travers le jardin avait creusé un léger sillon dans la terre et l’herbe et disparaissait sous les racines d’un grand arbre.

En rentrant, Michel a attentivement étudié la question afin de ne pas ré-activer la colonie en faisant une mauvaise manœuvre car il fallait vraiment que ces fourmis quittent notre propriété. Il a versé le contenu d’un seau d’essence dans la fourmilière disparaissant sous l’arbre, amorcé une longue mèche, et mis le feu. Ce fut spectaculaire et on s’est dit "cette fois il n’y en aura plus" ! Eh bien non ! Quelques heures après l’explosion, les fourmis sont ressorties et ont … déménagé en partant vers la forêt ! Ouf, j’avais eu peur.

 

Prochain poste: Pangi

C’est en rentrant à Punia que nous prenons connaissance des dernières nouvelles et de l’annonce de notre prochain départ pour le territoire de Pangi. Nous n’en sommes pas mécontents, mais ne savons pas encore dans quel poste ce sera.

Nous espérions tant revoir nos amis les Charlier qui rentraient de leur congé annuel en Belgique mais ils ont reçu leur ordre de mission pour Goma et ne sont donc pas descendus de l’avion lors de l’escale. C’était une bonne nouvelle pour eux évidemment.

Par ce même avion arrivait un agent qui devait prendre possession de notre maison. Ce n’était pas une surprise mais quand même… déménager encore avant notre départ pour un autre territoire, c’était beaucoup ! Cette fois il n’y avait plus ni gîte, ni maison disponible si ce n’est « l’internat » où on nous a logés en attendant une autre solution . Nous avons donc fait définitivement nos malles, pour vivre chichement avec l’équipement de brousse : malles-lit et malle cantine. 

A l’internat, c’était rigolo : nous occupions un dortoir, Monique grimpait d’un lit à l’autre et trouvait cela très amusant. Au bout de quelques jours, on nous a casés dans une maison au poste Symétain où je me suis sentie bien seule, Michel devant encore malgré tout partir en brousse.

Comme nous ne pouvions plus promettre du travail à nos boys, notre lavadère nous avait quittés. Il nous restait Théodore - un vieux et fidèle serviteur - avec lequel je me suis superbement entendue pour faire le pain et d’autres essais culinaires car, dans la maison Symétain, il y avait de l’électricité et … un four électrique ! Je n’allais pas manquer l’occasion d’en profiter pour changer un peu le quotidien. Lorsque nous sommes partis définitivement, Théodore nous a suppliés de l’emmener avec nous mais ce n’était pas possible  et il a eu beaucoup de chagrin de nous quitter.

05/03/2010

Inquiétude

Marc était encore bien petit pour faire de la brousse mais comme nous en avions fait dès le début à la naissance de Monique, je ne me suis pas posé de questions quant au risque qu’on pouvait prendre. Bien sûr, pour le soigner, j’étais excessivement vigilante à la propreté du linge, la pureté de l’eau, à la stérilisation des biberons. Je veillais à une tenue rigoureuse de la maison, ce qui était le cas d’ailleurs chez chacun de nous.

Marc naissance

Marc poussait bien, était adorable… mais un matin en lui donnant le bain, j’ai constaté des petites éruptions, toutes petites d’abord,et puis de plus en plus nombreuses. Fort intriguée, j’ai inspecté cela de plus près et me suis imaginé qu’il devait avoir été piqué par un insecte. J’ai insisté encore auprès des boys pour que les langes soient bouillis et repassés à fer bien chaud sachant que le repassage stérilise le linge.

Comme j’avais une certaine notion des choses, ayant fait les stages de la croix rouge durant mes études, j’ai entrepris de bien nettoyer les éruptions de Marc qui hurlait, j’en aurais fait autant d’ailleurs, les boys me regardant avec de gros yeux .

Affolée, je m’imaginais des choses horribles… que Marc avait un parasite (on parlait de ces mouches qui pondaient sur le linge exposé au soleil…)… que les larves se glisseraient sous sa peau… qu’il aurait des plaies purulentes inguérissables creusant un cratère en laissant de vilaines cicatrices.

Au bout de trois jours, n’en pouvant plus d’inquiétude, j’ai supplié Michel de rentrer à Punia pour consulter le médecin. Il n’aimait pas beaucoup s’absenter, d’autant plus qu’il y avait déjà eu le problème du marché de coton... Mais bon, nous sommes donc rentrés au poste et Marc a été hospitalisé à l’hôpital de la Symétain où il est resté en observation un jour ou deux.

Il s’est finalement avéré que j’avais sevré Marc trop vite et lui avais donné un lait de remplacement trop fort  ce qui avait provoqué une furonculose. Pauvre petit chou…

Les choses sont rapidement rentrées dans l’ordre. Il faut dire que Monique, je l’avais nourrie 3 mois et que j’avais sevré Marc au bout d’un mois... 

 

01/03/2010

Marché de coton

Coton
La raison principale de notre séjour à Kowé était la surveillance des récoltes de coton et le bon déroulement des marchés. En effet, Michel avait pour mission de contrôler avec l’agent de la Cotonco, la qualité et le poids des sacs amenés sur le marché. Ainsi il ne pourrait y avoir de contestation d’aucun côté, car le prix dépendait de la blancheur du produit et du poids des sacs. Les sacs étaient d’ailleurs pesés à vide d’abord car il n’était pas rare que les cultivateurs laissent de la terre ou des cailloux au fond avant de les remplir.

La récolte du coton, effectuée par les femmes du village, était amenée sur la place du village pour être étalée au soleil afin de bien sécher surtout s’il y avait eu de la pluie auparavant ; il devenait ainsi beaucoup plus blanc.

Le ramassage des sacs a commencé de village en village dans une région où les accès étaient difficiles, des camions sillonnaient les routes ou plutôt les pistes de l’intérieur. Michel revenait fourbu mais enthousiaste après une journée de marché qui commençait au lever du jour et se terminait à la nuit tombante. On ne pouvait pas perdre de temps, le coton devait être rapidement égrainé à la station Cotonco. Il est évident qu’il y avait parfois des contestations : le coton ayant séjourné sur la place durant la nuit avait absorbé un peu d’humidité et paraissait plus gris ce qui était évalué de moindre qualité... De même, lorsque le soir tombait, la lumière était différente. C’est pourquoi ils étaient deux pour faire les marchés, afin de trouver un accord équitable.

Certains villages étant situés le-long du fleuve, les trajets se faisaient par barge (une sorte de péniche à moteur). Michel était enchanté de passer une belle journée sur le fleuve. Ils partaient à 5 heures du matin ayant un bon trajet à effectuer avant d’arriver au premier marché. Puis de chargement en chargement, ils ont atteint le dernier village, la journée étant bien avancée. Ce n’était plus tout à fait l’heure idéale pour entreprendre ce dernier chargement car il fallait ramener la barge à Kowé… ils se sont doncs dépêchés pour ne pas devoir revenir le lendemain.

La nuit venue et la barge archi-pleine, ils ont décidé de rentrer coûte que coûte.

A l’avant de la péniche se tenait un guetteur qui, avec une longue perche, sondait le fond et les roches à fleur d’eau, évitant les bancs de sable et les écueils. A l’arrière, le conducteur surveillait le moteur et le gouvernail. Comme il faisait nuit noire, un grand phare de camion était branché à l’avant du convoi, fouillant les eaux et les rives, de son puissant rai de lumière. Après avoir admiré la manœuvre, apprécié cet étrange voyage, les deux « blancs » se sont confortablement installés sur le bon matelas de coton et se sont …. endormis. C’est au son d’un « coup de canon » et d’une odeur de soufre qu’ils ont été réveillés en sursaut.

Les convoyeurs, voyant que les chefs n’étaient plus tellement attentifs, avaient augmenté la vitesse et c’est en pleine puissance que la barge à heurté un rocher. On se précipite, on s’agite, on inspecte, on palabre… le chargement ne permettant pas de voir exactement l’emplacement de l’impact, on décide de continuer. C’est donc bien tard qu’ils sont arrivés au débarcadère, où attendaient les femmes inquiète, et où je m’étais moi-même rendue une ou deux fois.

Le matin, c’est aux cris des « bwana-bwana » que nous sommes sortis de la maison. Tout le village était au débarcadère, la barge avait coulé avec son chargement ! Catastrophe ! Que faire ??

Tous ensemble, ils ont déchargé le coton et décidé de le faire sécher sur la place. Ce n’était pas une mince affaire car il y a une marge entre un coton sec et un coton gorgé d’eau !

Ce coton a été tourné et retourné durant la première journée ; le résultat n’était pas très concluant. Le second jour, une mince halo verdâtre est apparu et à la fin de la journée, ce coton avait carrément germé avec de belles pousses bien vertes (forcément il n’était pas égrainé). Affolement bien sûr… Que faire ? Alors l’agent décide de remettre le coton dans les sacs, de lester les sacs de pierres et de jeter le tout dans le fleuve en disant : « on ne repèse pas le coton arrivant à l’égrainage, on ne se rendra pas compte qu’il en manque »

Pas de chance pour lui…. Quelques jours plus tard, en aval de Kowé, le directeur de la Cotonco prend le bac pour traverser le fleuve et voit arriver une joli petit îlot vert qui vient heurter le bord. Intrigué, il se penche… et demande une gaffe pour pêcher le sac où il était inscrit en lettres noires « Cotonco ». Puis, regardant au loin, voit arriver une multitude de ces petits jardins verts… Inutile de dire que le pauvre agent, après son congé en Belgique, n’a pas été réengagé pour un second terme.