31/03/2010

Agitation

Toutes ces festivités ne pouvaient pas cacher la réalité : l’atmosphère se dégradait. La vie en brousse nous avait tenus à l’écart des soubresauts politiques ou peut-être ne voulions-nous pas admettre l’évidence.

Afin de préparer le pays à sa future autonomie, il était prévu d’organiser des élections. Différents partis politiques étaient créés, les candidats sillonnant les routes intérieures, organisant des meetings où ils « cassaient du blanc » et promettaient les choses les plus insensées. Les congolais s’imaginaient qu’il ne faudrait plus travailler, qu’on circulerait librement, qu’on ne paierait plus d’impôts, que les blancs partiraient en laissant leurs maisons, leurs voitures et leurs femmes et qu’il n’y aurait plus qu’à se servir…

Par contre, chacun était invité à acheter la carte du parti, et comme les candidats se suivaient, les électeurs finissaient par avoir plusieurs cartes pour être sûrs d’être protégés car il était prévu que les morts allaient sortir de leur tombe le jour de l’indépendance. Gare à celui qui n’avait pas pris ses précautions… nous avons même vu une « mama » acheter une carte pour son enfant à naître.

Dans la foulée, il y avait aussi des profiteurs qui exploitaient la crédulité des indigènes en leur vendant par correspondance des choses incroyables comme chapeaux, cravates, chaussures, pour devenir « comme le blanc », lunettes « pour voir derrière », bics « pour écrire en français » ou stylos « pour écrire sans faute » !

Un prédicateur circulait dans la région en assurant que si on déposait un billet de 100francs le soir sous une pierre près de la rivière, on y trouverait le double le lendemain, à condition de ne pas circuler la nuit sous peine de se faire attraper par le diable… et bien sûr, le jour suivant l’argent et le charlatan avaient disparu.

Mr Chêne et Michel ont essayé d’intercepter ce type circulant de village en village mais à chaque fois, ils arrivaient trop tard. Ils ont bien essayé de faire comprendre aux villageois qu’ils avaient à faire à un escroc mais voilà… les recommandations venaient des blancs, qu’on ne voulait plus écouter.

De plus, on accusait les blancs d’enterrer des bombes le long de la route pour les faire exploser le jour de l’indépendance. En fait, un géologue étant passé pour faire des relevés de sol, Michel a emmené les villageois aux lieux décrits pour creuser et bien leur montrer qu’il n’y avait rien à trouver…

De toute façon les esprits s’échauffaient, il y avait de la méfiance de part et d’autre, car de notre côté, nous entendions aussi des nouvelles alarmantes venant d’autres territoires : exactions contre des blancs isolés, de pillages, de révoltes….

Notre quotidien devient difficile. Nos serviteurs nous boudent, ils sont insolents, le cuisinier revient ivre à plusieurs reprises, le lavadère me reluque, je ne suis plus tranquille.

Les cultivateurs de Michel se mettent en grève, viennent le provoquer sur le pas de la porte. Il lui faut énormément de patience et d’humour pour parvenir à les amadouer. Michel a de la répartie, dans leur langue, cela leur plaît….

Pour ma part, je deviens très nerveuse, suspicieuse, je bondis quand j’entends les cris de Monique au jardin, et m’efforce de la garder près de moi.

L’Hostilité se manifestait aussi au bord de la route. On ne nous saluait plus que par des cris de « Uhuru » (indépendance) ou « dépendance »….

Les cantonniers qui devaient entretenir la route, dégager les caniveaux après les fortes pluies ne faisaient plus rien. Il ne passait plus que les gros camions qui ravageaient la piste par temps de pluie et la rendaient impraticable. Quelques petits malins s’amusaient même à faire tomber un arbre sur leur passage. 

Lors d’un déplacement, Michel est justement bloqué par un arbre abbatu. N’écoutant que son courage, il entre dans le village voisin pour demander quelques volontaires pour libérer le passage. Les cantonniers se font prier, certains filant dans la brousse sans demander leur reste.

Michel en attrape un et lui dit « Toi aussi, viens nous aider »…

-« Moi ? Non » , dit l’autre , « je ne suis pas cantonnier, je suis commerçant »

-« Ah bon, montre-moi ton commerce »

Le type entre dans une case et revient avec un savon et une boîte d’allumettes, en disant que c’est sa marchandise. Que faire ? Michel empoche le carnet d’identité du soi-disant commerçant, en lui disant « tu viendras t’expliquer avec le chef de poste ». On en reste là…

Les délégués politiques circulant toujours en passant par Kayuyu qui est situé au carrefour de la route Kindu-Kasongo ou Kindu-Kampene, cela maintient une certaine effervescence dans la région. Justement… voyant passer les politiques, le récalcitrant se plaint de ce que Michel a gardé son carnet et lorsqu’ils sont arrivés à Kayuyu en réquisitionnant le bureau du chef de poste (Preat n’osait pas réagir), ils ont envoyé un planton à la maison en disant « le MNC t’appelle au bureau »…..

Le sang de Michel ne fait qu’un tour et il réplique : «Si le MNC veut me voir il n’a que venir ici… » C’est ce qu’ils ont fait … suivis de tout le village ! Ils étaient trois ou quatre - bien sûr habillés de costume-cravate, lunettes et attaché-case – et sont entrés directement dans le living pour s’assoier dans les fauteuils. Le boy, gris de peur, est venu nous appeler… Michel s’est alors fait admonester par ces messieurs, sous les yeux ébahis des villageois collés aux portes et fenêtres. Pour ma part, j’étais planquée à l’office, avec les deux enfants, en priant pour que les choses ne dégénèrent pas. Il suffit de si peu ! Ils finissent par s’en aller, en menaçant de représailles.

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