10/11/2009

La bande de Pangi

Comme nous avions organisé un souper pour faire connaissance des autres européens, à notre tour nous avons été invités et avons constaté que dans ce poste-là aussi il y avait des tensions entre deux groupes : les territoriaux et les autres services.

Michel - qui dépendait directement du Paysannat de Kindu - n'avait aucun compte à rendre au chef de poste, ce qui le "dérangeait" un peu. Nous ne faisions donc pas partie du groupe des territoriaux. C'est donc plus par hasard que par affinités que nous avons plutôt fréquenté les "services sociaux" (agent sanitaire, médecin, infirmière, agronome...).

Lors d'une visite qu'il a faite à une station d'expérimentation agricole en brousse, Michel a rencontré un stagiaire qui venait d'arriver : Jean Semet. Ils se sont rendu compte l'un et l'autre qu'ils se connaissaient ayant tous les deux fait leurs études à Vilvorde, tout en n'étant pas de la même année. La femme de Jean venant d'accoucher en Belgique ne viendrait qu’un peu plus tard. Jean faisait partie d'une organisation humanitaire du Centre Social Solvay dépendant de l'U.L.B. et ce n'était pas tellement apprécié des autorités de l'Etat, très catho. Au centre Solvay, ils étaient plusieurs dont une infirmière, une assistante sociale, bien sûr Jean. Ils habitaient tous en brousse.

Nous avons eu d'excellentes relations avec l'infirmière qui était une vraie poupée Barbie : cheveux décolorés, maquillage, chaussures à talons.Elle faisait les gorges chaudes du poste... Elle était visiblement trop citadine pour son rôle mais tellement charmante. Volontiers, Mme Schumacker se déplaçait pour nous dire un petit bonjour. Cette femme, de 13 ans mon aînée, nous appelait "les petits amoureux "et m'a donné beaucoup d'amitié.

Le médecin local, Yvan Beghin - qu'on appelait tous toubib - était aussi célibataire. Nous avons immédiatement sympathisé. Il y avait aussi l'agent sanitaire Michel Lorgé avec son épouse et leurs deux enfants. Ils habitaient une charmante maison ancienne et vaste et nous invitaient volontiers à passer la soirée à jouer aux cartes ou à chanter des airs à la mode (ou des chants scouts) car Lorgé jouait de la guitare.

Beghin était d'un grand raffinement et appréciait qu'on fasse un effort pour ne pas se laisser aller. Le dimanche, il était toujours impeccablement mis. Même célibataire, sa maison était bien tenue et sa table dressée avec soin.

J'ai de mon côté toujours voulu que Michel soit très soigné, ce qu'il avait veillé à être du temps de son célibat. Le dimanche, il portait un short blanc et une chemise de fantaisie. Les Semet et Mme Schumacker participaient également volontiers à un peu de mise en scène. Notre comportement ne plaisait pas à tout le monde… il y avait sans doute un peu de jalousie.

Dans le poste parmi nous, il y avait de l'émulation à faire pousser les plus belles fleurs dans les jardins. On se passait des graines qu'on faisait venir de Belgique. Il y avait un grand esprit d'entr’aide et lorsqu'il manquait quelque chose, on envoyait le boy pour un dépannage chez l'un ou l'autre.

Nous nous retrouvions surtout entre groupe de non-territoriaux. Il faut dire aussi que souvent les agents territoriaux étaient flamands et avaient une autre mentalité plus rigide. Malgré tout, il y avait au poste de Pangi une ambiance plus conviviale qu'à Punia. De temps en temps un repas de moambe était organisé chez l'un ou l'autre. Il y avait aussi un tennis en état où nous faisions des compétitions le samedi.

Le docteur Beghin organisait le dimanche une séance de musique classique. Il possédait un groupe électrogène et pouvait utiliser un tourne-disque. Parfois, nous allions souper chez lui et il mettait de la musique pour danser. J'étais tour à tour dans les bras de Michel et de Beghin, et je disais à Michel : "Fais gaffe, ce type cherche à flirter" mais cela ne le choquait pas. Il était surtout fier de sa femme. Je ne comprenais pas qu'il laisse faire, qu'il ne soit pas jaloux. Les deux hommes s'entendaient parfaitement bien.

Un soir, Beghin est venu chercher Michel à la maison pour lui demander de donner un coup de main pour une opération. Il y avait un hôpital pour africains à Pangi et le groupe électrogène était en panne. Beghin demandait à Michel d'amener sa voiture sur le parking et d'éclairer la salle d'opération avec les phares. Il lui a dit, "si cela vous intéresse vous pouvez assister à l'intervention." Et c'est ainsi que Michel a vu Beghin extirper d'un torse, une branche d'arbre qui l'avait transpercé lors de la chute d'un arbre. Le blessé avait un poumon crevé. Le médecin a scié et ôté la branche, recousu ce qu'il fallait et deux semaines plus tard, le patient retournait à pied vers son village ! Incroyable ce que les indigènes étaient résistants.

Un jour, en revenant de sa tournée dans un lotissement, Michel est prévenu qu'un camion a versé dans une rivière. C'était un camion du poste. Les chauffeurs ne pouvaient pas prendre des passagers mais évidemment on savait qu'ils prenaient des voyageurs non seulement dans la cabine mais aussi au-dessus de leur chargement, ce qui était très dangereux. Il arrivait qu'ils perdent quelqu'un en cours de route et entre indigènes ils n'avaient pas le coeur tendre, ils ne s'arrêtaient pas.

Donc, ce jour là, Michel se rend avec un territorial à l'endroit de l'accident. Ils interrogent le chauffeur qui nie avoir eu des passagers :"Non bwana". Bien sûr les clandestins étaient tous foutu le camp mais, venu du fond des herbes, ils entendent un gémissement. En fouillant le bas côté de la route, ils trouvent un vieux qui était si mal arrangé qu'il n'avait pu prendre le fuite. Ils obligent donc le chauffeur à prendre le blessé avec lui pour le conduire à l'hôpital. Le vieillard en montant dans la cabine se tient à la carrosserie. Le chauffeur claque la portière et le vieux, les yeux exorbités fait signe : "mes doigts, mes doigts" L'autre n'a pas compris et ils sont partis comme çà, les doigts dans pris dans la porte !

 

11:43 Publié dans Pangi | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

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