16/09/2009

Aluta

Sachant que j'étais enceinte, il n'était plus question de rester dans ce gîte chauffé à blanc. Michel avait lors de ses déplacements repéré au delà de la Lowa (fleuve) sur le territoire de Lubutu, une grande maison superbe avec une  énorme terrasse donnant sur le fleuve, toit de chaume, grandes pièces d'habitation, un rêve! Nous avons reçu l'autorisation de l'occuper et, une fois de plus, on a déménagé. Cette fois, il fallait emprunter un bac à câble pour s'installer de l'autre côté

Cette maison me plaisait beaucoup. Construite en briques, avec une terrasse tout autour et un grand toit de chaume. Dans un vaste terrain (elle était certainement ancienne car il y avait des arbres immenses), c'était magnifique!

Notre chambre était grande comme une salle de danse. Nous avions une salle de bain avec une baignoire en ciment qui grattait les fesses, il n'y avait pas de bouchon. Je me souviens avoir trouvé à boucher le trou à l'aide d'une peau de chamois et ça fonctionnait !

Le système de toilette était pour le moins original et sans doute le résultat de l'imagination d'un colon bricoleur: il y avait dans la toilette un trône fait d'une planche en bois qui faisait chaise percée et le boy pouvait retirer le seau par l'extérieur. Je trouvais que la corvée n'était pas tellement chouette pour le boy...

Dans le living, il y avait un feu ouvert. Michel a essayé d'y faire du feu mais on a été immédiatement enfumés. Cette cheminée n'avait plus servi depuis des années et on n'avait évidemment pas de raison de faire du feu!

Le plafond était de bois sombre, et le soir, la lampe à pétrole n'arrivait pas à éclairer cette immense pièce. Le sol était de ciment lisse comme dans beaucoup de maisons. Les coloniaux qui occupaient une maison pour longtemps se donnaient la peine de faire enduire ce sol de cire de couleur rouge ou verte. Une fois entretenu, cela devenait très beau. Evidemment, nous ne pouvions pas nous permettre ce luxe.

Les quelques meubles qu'on possédait avaient tout doucement souffert de nos multiples déplacements et on avait dû en abandonner en cours de route. Heureusement, le gîte était meublé, sommairement, mais meublé: une table et des chaises, un buffet, des fauteuils bien coloniaux qu'il fallait bien sûr garnir de coussins. Je me souviens que le lit "matrimonial" était inconfortable et que nous avons monté les lits de camp.

Maman barzaDepuis la terrasse, on avait une vue merveilleuse sur une boucle du fleuve oû on assistait à la tombée du jour tout en se faisant piquer par les moustiques. Qu'importe, on profitait tellement de cet endroit. J'ai bien sûr essayé de me tenir sur la terrasse pendant la journée mais j'ai dû  battre en retraite à cause des moustiques. Alors, je me tenais assise en tailleur en dessous de la moustiquaire du lit tout en faisant de la layette.

C'est à ce moment là que nous avons eu très dur. Le club de Yumbi étant de l'autre côté du fleuve, quand on avait besoin de quelque chose on envoyait le boy le chercher à la coopérative.  Un jour, le boy est revenu pour nous dire qu'on lui refusait un sac de pommes de terre et que tant qu'on n'aurait pas payé nos dettes on n'aurait plus de fourniture.

On a essayé de s'en tirer avec les lapins (il y en avait 25) et les quelques réserves qu'on avait encore chez nous: des sardines, du pain, des oeufs, du riz, des poules qu'on achetait aux indigènes ou que Michel échangeait surtout contre un singe qu'il avait tiré. Malheureusement, les lapins ont commencé à crever. Ils avaient une maladie qui les paralysait et ils se la transmettaient l'un à l'autre. On a eu beaucoup de mal à en sauver quelques-uns en les séparant. Le moral n'était pas au beau fixe , on n'osait plus sortir de chez nous, imaginant que chacun nous montrait du doigt.

J'ai finalement écrit une lettre de demande de secours en Belgique expliquant la situation. Maman et la famille de Michel se sont cotisés pour nous envoyer un chèque.

Mais il y avait encore plus mal loti que nous : un colon, Mr Maréchal, avait dû quitter sa concession de plantation de café parce qu'il n'avait pu payer sa main d'oeuvre et il traînait de gîte en gîte avec sa femme. Il devenait complètement « négrifié », mangeait et vivait comme les indigènes, perdant tout amour propre et surtout le respect des autres. Sa femme possédait une machine à coudre et cousait pour les femmes indigènes, un comble, le monde à l'envers!

Mr Maréchal était toujours bienvenu chez nous, la générosité étant de mise entre coloniaux. Il circulait en moto et, avec un bout de tuyau en caoutchouc, siphonnait un peu d'essence du réservoir chez l'un ou l'autre pour pouvoir continuer sa route.

Si l'approvisionnement en vivres et la fréquentation du Club de Yumbi nous était possible, il n'y a pourtant eu aucun contact de sympathie de la part des agents de Houdmont-Thysbaert. Ils restaient bien entre eux. On ne perdait pas grand chose car il régnait dans ce poste une mentalité malsaine de "couples de fortune", d'échangisme et de tromperie, chose que par la suite nous avons constatée un peu partout. Forcément, les maris étaient pour la plupart du temps en déplacement pour plusieurs jours... pendant que "d'autres" étaient de passage au poste...

Nous avons pourtant fait connaissance à Yumbi d'un couple de fonctionnaires bien sympathiques, les Liénard.  Lui, était employé et fils d'un administrateur de territoire. Je ne sais pour quelle raison ils se sont trouvés relégués à Yumbi. Il me semble que c'était une sanction. En tout cas, ils n'en menaient pas large non plus. Nous nous sommes tout de suite bien entendus et quelquefois retrouvés pour un souper ou un jeu de cartes. On mangeait de l'omelette aux oignons chez eux, des beignets ou du pain perdu chez nous.

Ils avaient une belle collection de disques dont entre autres de Georges Brassens, et on chantait "Quand Margot dégrafait son corsage" ou "Les amoureux qui se bécotent sur la banc public" ou "Gare au gorille", c'étaient des chansons "osées" pour l'époque.

Un soir, en les quittant après souper, nous sommes tombés en panne avec la Stud, sur la route de Punia. Michel m'a proposé de prendre le volant  pendant que lui allait pousser la voiture pour la mettre en route, cela au clair de lune. Comme je n'étais pas compétente, c'est lui qui s'est mis au volant et moi qui ai poussé. J'étais enceinte de 4 mois ! Rien n'y fit, cette fois-là Michel a pleuré en tapant du pied dans la carrosserie. C'est en chantant des chansons scoutes que nous avons fait le chemin à pied pour retourner à Yumbi où nos amis nous ont aimablement logés et dépannés le lendemain.

Il y avait une solidarité incroyable entre broussards, personne n'aurait laissé quelqu'un dans le pétrin.

Un jour, nous avons eu la visite d'un inspecteur agronome venant de Bukavu. On n'a jamais compris ce que ce type venait faire chez nous, il était sympathique mais plutôt farfelu. Il se baladait avec une bagnole pourrie (la plupart des voitures étaient américaines) qui prenait de l'eau de partout, son toit était garni d'un nombre de pneus de rechange et quand on claquait la portière cela faisait "clonx-clonx" tellement il y avait de l'eau dans les garnitures.

Lui aussi a voulu faire du feu dans l'âtre, on l'en a de suite dissuadé. Il admirait la maison et la vue superbe qu'on avait sur le fleuve. Un soir, il nous a invités à souper sur la terrasse à la lueur d'une lampe à pétrole.

Il appelait son boy "Fidèle" et les nommait tous Fidèle quelque soit leur nom, c'était plus facile! Le boy disait "mais non je m'appelle Joseph", mais rien n'y faisait.

Donc, ce soir là, on nous sert de la soupe. Il demande à son boy, "tiens tu nous a fait de la soupe... avec quoi ?" Le boy a répondu: "Avec des herbes de la forêt". Notre tête !

C'était une belle soirée romantique, mais finalement nous étions envahis de papillons de nuit et de scarabées qui, attirés par la lumière, tombaient dans nos assiettes. On a dû plier bagage.

Papa barzaBien sûr la situation et l'environnement de cette maison , c'était génial et Michel faisait tout ce qu'il pouvait pour adoucir les conditions de vie. Pour me distraire, il m'a un jour apporté une jeune antilope mais elle était trop petite et n'a pas vécu. Une autre fois, il a acheté aux indigènes une chouette blanche qui se perchait sur une branche à la terrasse mais cet oiseau montrait tout le temps le blanc des yeux, cela faisait une drôle d'impression et je n'en ai pas voulu.

Le soir, quand la chaleur était un peu tombée, nous avons circulions sous ces grands arbres avec un vélo emprunté à un chef d'équipe et nous roulions vers le village indigène tout proche ou allions visiter les Maréchal qui n'étaient pas loin. La vie était faite de plaisirs simples. On était heureux.

 

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