31/08/2009

Aménagements

C'est à Fikiri que mes malles sont arrivées. Quelle joie de redécouvrir les trésors amoureusement emballés et de les montrer à Michel. Du coup, on améliorait l'ordinaire: nappes, couverts, vaisselle, linge, bibelots... On a arrangé avec ardeur la décoration de notre nouvel home.

Ferekeni table

On a fait peindre l'intérieur de la case en blanc (les murs étaient en terre battue). La peinture étant inexistante, les noirs puisaient une sorte de glaise blanche dans le lit de la rivière pour enduire les murs. Nous avons voulu faire mieux encore: pour obtenir des murs roses nous avons mélangé notre réserve de mercurochrome au blanc maiss on n'a pas tellement vu la différence...

J'ai connu mon premier "vrai" orage tropical à Fikiri. D'abord un vent chaud balayait le haut des arbres, les grosses feuilles tombant sur le sol en faisant un bruit de carton. Une nuée de poussière s'élevait de la plaine, le ciel était noir et de grandes zébrures en zig-zag traversaient l'horizon.

L'orsqu'on entendait arriver la pluie, on avait juste le temps de fermer portes et volets. Les éclairs étaient tellement aveuglants que la lumière filtrait par toutes les fentes de la maison. Le bruit du tonnerre était encore plus effrayant et, paniquée, je me cachais dans le lit sous les draps et oreillers  en attendant que cela passe, quitte à crever de chaud.

Mon équipement de ménage étant arrivé, j'ai enfin pu commencer à faire quelques expériences culinaires. Par chance, j'avais encore trouvé dans une quincaillerie de Malines un four Utilo, sorte de gros dôme en aluminium garni d'un fond de fonte perforé à poser sur la flamme. Ce four pouvait servir à la fois pour cuire du pain, de la pâtisserie ou de la viande.

Maman gâteauComme toute jeune mariée, j'ai commencé par faire des pâtisseries pour gâter mon mari qui était très très friand de sucreries. Le résultat de mes expériences ne correspondait pas toujours à mes espérances mais il faut dire que les matières premières n'étaient pas de premier choix... La farine étant humide, il y avait souvent des charençons; le sucre collait et les oeufs achetés aux villageois étaient minuscules et pas de première fraîcheur.

J'ai fait de mon mieux pour fabriquer des biscuits au beurre et nous avons invité les protestants Granger à venir prendre le thé. C'était très British. On parlait anglais en buvant le thé, le petit doigt en l'air, assis en rond dans notre case en pisé (assez kitch non ?). On discutait des évènements en Hongrie qui s'était soulevée contre la domination de l'URSS.

Un jour, mon mari, rentrant de forêt fourbu et crotté, s'est assis sur un siège dans notre petit séjour. Avec fierté j'ai mis un genou à terre en lui présentant une tarte au sucre disant "Ceci plaît-il à Monsieur?" Il m'a répondu : "Je n'admets pas qu'on me parle sur ce ton". Je suis restée interdite, n'en croyant pas mes oreilles, et je suppose que j'ai déposé la tarte lui demandant de répéter. Je suis sortie, ne sachant où aller, c'était la première fois qu'il me parlait durement et pour quelle raison ? Si je n'avait pas été isolée en Afrique, je crois que je serais allée chez maman. Je ne comprenais pas ce que j'avais fait et cette fois-là, j'ai eu vraiment des doutes pour l'avenir de mon mariage. J'ai beaucoup pleuré et évité de rencontrer Michel durant l'après-midi, je me suis tue. Le soir, au coucher, il m'a pris dans ses bras et c'était oublié, mais....... longtemps, longtemps, j'ai eu un peu peur de lui, m'imaginant que si j'avais quitté l'autorité parentale c'était pour tomber sous l'autorité matrimoniale.

Nos grands élans s’étaient un peu calmés…. Michel partait très tôt le matin, rentrait fourbu et crotté et s’écroulait de fatigue vers 1heure. Après la sieste, il se consacrait à ses rapports et relevés de cartes. A 17 heures, la nuit commençait à tomber. Je me sentais perdue dans cet endroit... tellement isolée.

Lorsque je suis arrivée au Congo avec un trousseau constitué de linge personnel acheté en Belgique et de mes vêtements confectionnés à la maison, j'étais très collet-monté: chemisiers fermés jusqu'au cou, manches longues ou petites robes mignonnes et bien décentes. Très vite, Michel m'a demandé de couper dans tout ça. "Décolleté et léger", ce que portaient toutes les femmes de la région. J'avais emporté des pantalons "pirate", c'était bien trop chaud pour là-bas et je ne m'en suis pas beaucoup servi. Il fallait porter des vêtements amples et légers.

Michel m'a offert un coupon de soie acheté dans une cantine à Punia et, à la main, je me suis confectionné une robe près du corps toute boutonnée. Nous sommes allés danser au club de Yumbi mais j'étais gênée parce que Michel portait des tennis blanches avec son costume et que ça jurait. Gênée aussi parce que ma robe était tellement moulante que les regards des hommes dans le bar étaient fixés sur moi, la nouvelle.

Plus tard, quand mes malles sont arrivées, j'y ai trouvé la vieille machine à coudre à manivelle de ma grand-mère qui m'a encore bien servi. Par la suite, j'ai fini par la vendre à un indigène .

 

27/08/2009

FIKIRI

J'avais à peine pu prendre possession de "notre" maison que Michel a reçu ordre de marche pour aller s'installer dans un autre village. Quelle déception !

Cinq  semaines après notre mariage, nous déménagions pour aller vivre dans une case en pisé qui n'avait ni portes ni volets. Michel a fait démonter les boiseries de Ferekeni pour les placer au gîte de Fikiri.

Le jour du déménagement, on nous a fourni une benne de camion pour entasser d'abord toutes les affaires des ouvriers et leurs familles: ballots de toute sorte, matelas, bassines, régimes de bananes, cageots de volaille et marmots. Tout cela s'entassait dangereusement en vrac pour entreprendre le voyage.

Il s'est mis à pleuvoir. Heureusement, nous avions déjà rassemblé nos effets dans un coin et quitté les lieux. Hommes, femmes et enfants ont passé la dernière nuit dans notre maison vide. De notre côté, nous avons logé dans un lit d'une personne monté à la hâte, derrière l'autel de l'église de la mission, seul endroit que le père Jean-Baptiste pouvait nous offrir et qui nous a parfaitement convenu. Une "sacristie"... cela devait s'inaugurer....

Les pluies tropicales sont terribles. En forêt, on les entend arriver de loin, un sourd tambourinage sur les dures feuilles des arbres annonce sa venue. La pluie, on la voit  venir. L'ondée est si violente qu'on a l'impression qu'une légion de porteurs d'eau déverse des seaux sur les têtes. On n'y voit plus rien, l'eau rebondissant sur le sol  formant une deuxième barrière infranchissable.

Une partie des ouvriers était déjà en route. La piste était devenue un tel bourbier que, bloqués sur place, ils ont dû en hâte construire des huttes en feuilles pour se mettre à l'abri.  Jamais je n'oublierai cet endroit. Lorsque nous y sommes passés, ces hommes grelottaient de froid, accroupis, tassés sous leur abri minuscule, à peine visible dans la nuée de brouillard qui se levait du sol détrempé sous le couvert des grands arbres.

Passé Fikiri, cette route des Babemo que construisait Pirson (on pourrait aussi bien dire que "creusait" Pirson) s'enfonçait sous le couvert d'arbres hauts comme des cathédrales. Le soleil ne passait à travers le feuillage que par des rais de lumière dans lesquels dansaient de splendides papillons de couleur. Le sol était jonché de feuilles et détritus organiques d'où  partaient des fougères et lianes cherchant la lumière. Les arbres étaient tellement touffus que les branches se mêlaient les unes aux autres formant comme une voûte au dessus de la piste. Un épais humus dégageait une odeur de pourriture et de moisi. Le sol restant constamment humide, en le remuant on découvrait un monde d'insectes de toutes tailles dont il valait mieux se méfier.

En voiture, on ne se risquait que sur une terre meuble, quitte à rester embourbés par temps de pluie, ou d'être surpris par la nuit. Ce n'était pas tellement engageant.

Ferekeni?A Fikiri, le gîte se trouvait non loin d'une route fréquentée par les missionnaires et les camions désservant les marchés. C'était déjà moins isolé. La maison, de pisé avec toit de feuilles, sans plafond cette fois, et se trouvait à l'ombre d'un arbre énorme. Une plaine dénudée le séparait du village.

Elle disposait de trois pièces que nous avons installées du mieux qu'on pouvait. Séjour, chambre plus une pièce de rangement. La cuisine, comme à Ferekeni, était située de l'autre côté d'une cour en terre battue. Michel s'était fait construire un bureau en feuilles qui malgré son inconfort semblait être la pièce la moins chaude. Ce gîte n'ayant pas été occupé depuis longtemps, notre arrivée suscitait la curiosité. Des enfants curieux s'approchaient de temps en temps.

A la tombée du jour, nous quittions le gîte pour nous promener sur la route. Le ciel était dégagé, la chaleur était moins intense, une légère fumée de feu de bois flottait dans l'air... tout était plus calme, plus tranquille avant la nuit. Un énorme soleil rouge se couchait sur le fleuve, c'était splendide.

Maman+enfantsA l'approche du village, nous rencontrions des villageois tout heureux et curieux de nous voir.  Michel parlant déjà très bien leur langue et même le dialecte local, arrivait à leur lancer des boutades. Les femmes se sauvaient en gloussant.

Dans chaque village, il y avait un tam-tam sur la place publique, fait d'un tronc d'arbre évidé muni d'une longue fente (comme une boîte aux lettres). On le frappait au moyen de bâtons enduits de gomme latex et le son portait très loin au-dessus de la forêt. Les indigènes communiquaient ainsi les informations de village en village et il n'était pas rare de voir déjà un rassemblement avant notre arrivée. Il était courant d'entendre le son du tam-tam se répercuter dans la forêt. Certains broussards blancs avaient même réussi à interpréter des "conversations"...

Un matin à Fikiri, le tambour s'est mis à résonner. Cela nous amusait beaucoup, il y avait fête dans l'air! Nous- nous sommes renseignés pour connaître la signification de ce tapage. On nous a dit que c'était la circoncision. En effet, un vieux sorcier, habillé de peaux, coiffé de poils et de plumes, garni de colliers de coquillages et de dents de léopard, muni de sa lance, est venu solennellement nous présenter un des circoncis, jeune garçon habillé de la même façon. On nous a expliqué que les adolescents allaient passer quelques jours en forêt pour l'initiation.

A la nuit tombée, guidés par le martèlement incessant, nous sommes allés Michel et moi, nous promener du côté du village pour voir la fête, en nous cachant, car on ne devait surtout pas se faire remarquer. Les villageois, à demi nus, dansaient frénétiquement autour d'un feu de bois. Ils consommaient du vin de palme et semblaient tous en transe, un épais nuage de poussière flottait dans l'air, nous avons prudemment fait marche arrière.

Dans notre région il y avait des missionnaires. Catholiques et protestants. Il y avait les Pères du St Esprit et les chanoines de St Jean de Latran (hollandais). Les pères catholiques et les protestants n'étaient pas copains.

Les protestants étaient fort actifs sur le terrain: ils résidaient dans le village indigène, bâtissaient une chapelle, une école, un dispensaire et faisaient beaucoup d'itinérance. Les Granger (je suppose anglais ou américains) résidaient à Fikiri. Ils circulaient en pick-up sur lequel trônait un harmonium et dans chaque village où ils passaient, ils formaient une chorale pour chanter à la chapelle. Il y avait deux femmes en uniforme qui circulaient en vélo. Je ne les ai jamais vues jambes nues, elles portaient de gros bas gris malgré la chaleur. Elles étaient expertes en soins de santé et il nous est arrivé de faire appel à leur savoir-faire pour venir à bout de l'un ou l'autre problème pour nos ouvriers. Ces gens étaient formidables. Parmi les protestants il y avait plusieurs origines: les adventistes, les évangélistes, les témoins de Jéhova, les.... je ne sais plus quoi du 7e jour...

Les indigènes, eux, ne savaient plus à quelle chapelle se vouer et ils changeaient plus vite de religion que de chemise (vu qu'ils n'en portaient pas) surtout en fonction des cadeaux que les nouveaux arrivants apportaient. Les manoeuvres de ces missions "dissidentes" faisaient enrager le père Jean Baptiste, qui pour aucune raison n'aurait admis adresser la parole à ses confrères. C'en était risible.

Les missionnaires détachés de la mission de Punia, dont le père Jean Baptiste ainsi que le père Lambert, étaient en brousse pour y créer des paroisses et écoles et étaient bien seuls pour mener leur tâche à bien. Ils devaient compter sur la bonne volonté des familles de leurs élèves pour les approvisionner en bois pour la construction, aider à monter un four à briques, entretenir la parcelle. Ces pauvres malheureux n'ayant strictement rien, il est bien certain qu'ils abusaient parfois de certains services demandés aux villageois... A fortiori, ils étaient bien heureux d'être reçus à la table des européens - ce qui était le cas chez les Pirson et chez Michel - même si on n'avait pas grand-chose à leur offrir.

 

26/08/2009

Kowé

A Kowé (poste distant de Ferekeni de quelques heures de route traversant une forêt inextricable) subsistaient les vestiges d'un ancien poste de territoire. Pourquoi avait-il été abandonné? Il restait deux maisons parfaitement en ordre, sur une vaste plaine, une prison désaffectée au fond...

BarzaLe long du fleuve, des commerçants "arabisés" (musulmans, et plus malins) tenaient boutique où nous pouvions trouver quelques victuailles. Ils faisaient provision grâce au bateau courrier qui venait de Kindu. Sa présence créait l'occasion pour les broussards de monter à bord pour boire une bière bien fraîche au bar avec le capitaine et d'écouter les derniers racontars de la ville.

Ce bateau servait aussi bien de transport pour voyageurs que de marchandises. Aussitôt accosté, il était entouré de pirogues de vendeuses de fruits et autres cacahuètes. Pendant la pause de déchargement de marchandises destinées à la région, et du chargement de production d'huile de palme, de riz ou autre denrée des colons. Il y avait de l'ambiance au bar et le départ dépendait du bon vouloir du capitaine! Je crois me souvenir que ce courrier était encore un bateau à aubes.

Sur la route de Kowé, on faisait halte chez deux colons, les frères Saccaroti. Ils étaient loin de tout, perdus au milieu de nulle part. Drôles de gens. Ils achetaient les noix de palme aux indigènes et au moyen d'un moulin à huile fabriqué à partir d'un moteur de camion, ils faisaient de l'huile de palme. Leur huile était stockée dans d'anciennes touques à essence qui attendaient  un futur envoi pour être acheminées à Kindu. Comme il n'y avait pas immédiatement un chargement suffisant, cette huile séjournant à la chaleur pendant un certain temps, devenait rance. Dire qu'ils cuisinaient avec ça !

L'un des deux frères, Fausto, était un peu dingue mais il avait des manières raffinées et me faisait le baise-main. Il avait des idées "artistiques" : il allait au bord du fleuve récolter les plus beaux cailloux. Il en faisait des dalles décoratives en les coulant dans du béton pour en faire des sols de céramique comme en Italie. C'était un travail de fou. Il avait l'intention de paver ainsi toute leur maison qui était en construction!

Une partie était déjà couverte d'un toit de tôle mais, au lieu de se contenter des tôles habituelles, il avait fabriqué des tuiles au départ de bidons à huile de 2 litres aplatis, recourbées en haut et en bas pour pouvoir les accrocher les unes aux autres. Une fois les plaques en place, l'humidité se faisant une joie de les rouiller rapidement , il avait l'impression d'avoir un toit en tuiles rouges du plus bel effet!

Les Saccaroti ne sortaient pas souvent de leur brousse mais, quand ils allaient à Kindu, ils prenaient le bateau courrier, leurs touques d'huile suivant par flottage. Ces broussards faisaient partie à Kindu d'une bande de joueurs de poker. Il leur arrivait d'avoir perdu au jeu leur chargement avant qu'il ne soit arrivé à destination.

Lambert2Dans la même région, habitait le père Lambert (de la même confrérie que le père Jean-Baptiste). Sa mission dépendait de Punia. Rarement il quittait son village car il ne possédait pas de véhicule et circulait en vélo.

C'est sur la route de Kowé, oh combien primitive et perdue dans la jungle, que Michel m'a montré comment les indigènes abattaient un arbre. Les arbres qu'on trouvait en forêt à ce moment-là étaient de teck, de wenge, de limba, d'acajou . D'une taille impressionnante, les racines partaient loin dans le sol.

Il nous arrivait parfois de rencontrer un tronc d'arbre tombé sur la piste. N'étant pas question de le dégager car trop important, il fallait trouver une solution pour  passer. Soit en construisant une sorte de passerelle au dessus de l'obstacle, soit en créant une nouvelle piste de détournement, soit en faisant couper l'arbre en tronçons. A la main bien sûr! Cela pouvait prendre huit jours.

Pour abattre un arbre, l'écartement des racines étant trop large et trop dur, il fallait construire un échafaudage à 2 ou 3 mètres au dessus du sol à partir duquel les bûcherons se mettaient à couper. J'ai aussi vu, sur un chantier, les bûcherons à l'oeuvre pour couper les tronçons en planches. Ils avaient creusé une fosse en dessous du tronc. Un ouvrier se trouvant dans la fosse et un autre au dessus du tronc, ils sciaient avec une longue scie à main munie de deux manches. Cela s'appelait une scie de long. Le travail pouvait durer des jours et des jours.

Mon étonnement aussi de voir un champ en brousse. Les parcelles étaient parsemées de troncs calcinés, de cendres grises et on avait semé ou planté entre ces cadavres d'arbres restés en place. Les paysans avaient récupéré les quelques pièces de bois transportables pour leur propre usage, le reste étant assemblé en tas pour faire du feu. Des feux étaient entretenus en dessous des plus grosses pièces pour essayer de gagner un peu de terrain, cela pouvait durer bien longtemps. Il est certain qu'on ne pouvait faire autrement quand les champs se trouvaient au fond de la forêt. Pas de moyen de levage, de transport ni de route pour exploiter le bois.

C'est pour cette raison que le Paysannat veillait à attribuer des parcelles fixes aux villages pour mettre fin à une déforestation continuelle et à choisir des emplacements le plus près possible des moyens de transport pour permettre l'organisation de marchés.

Etonnée aussi de voir des champs africains. Je m'étais imaginé rencontrer comme chez nous des champs bien verts à perte de vue, parcourus par des tracteurs. Quand on se promenait dans les champs, on avait les chaussures et les pieds noirs de charbon de bois. C'était toute une équipée de grimper par dessus ou dessous les tronçons calcinés dans des terrains ravinés.

 

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25/08/2009

Les Pirson

Les Pirson avaient partagé la vie de brousse de Michel, l'avaient beaucoup secondé, beaucoup encouragé quand il n'allait pas bien. Mme Pirson l'invitait régulièrement pour un repas en même temps que le père Jean-Baptiste, seul lui aussi. Quand ils retournaient à Punia pour le week-end, ils emmenaient souvent Michel avec eux. L'occasion pour lui de se distraire un peu, de rencontrer d'autres gens...

Mr Pirson était un liégeois de caractère bien affirmé. Il était "second terme" et, pour Dieu sait quelle raison, avait été catapulté avec sa famille (3 enfants) dans un territoire infect pour y tracer une route. Il n'avait pour cela reçu aucun équipement ou si peu. Il a creusé en pleine forêt une voie carrossable en terre battue de plusieurs dizaines de kilomètres, avec des hommes seulement munis de pelles (on avait même osé lui envoyer des pelles sans manche). Il a fait un boulot titanesque.

C'était un râleur. Il avait beau envoyer des demandes de matériel, on faisait la sourde oreille. Un jour, un camion du territoire passant par là, Pirson en a fait descendre le chauffeur et a réquisitionné le véhicule pour l'usage de son chantier. Cela a fait un beau tollé, un bel échange de notes les plus incendiaires les unes que les autres! C'est avec délectation qu'il se mettait au clavier de sa machine à écrire, tapant avec hargne, de deux doigts, tac-tac-tac-, ce qu'il avait sur l'estomac. Sa femme, la pauvre, en pleurait et disait "Non Eugène, non Eugène, tu ne vas pas leur écrire cela" mais il tenait bon !

Quand le matériel lui manquait, il fouillait les bords des routes dans les hautes herbes où il restait du fer à béton, du bois d'autres chantiers et même, il le savait, des carcasses de camions abandonnés par leur proriétaire. Il se servait en pièces de rechange. Il avait un très bon mécanicien et, à eux deux, ils forgeaient des pièces introuvables, parvenant ainsi à remettre un camion sur la route.

Les Pirson sont restés nos voisins encore quelque temps. Ils passaient nous voir lorsqu'ils partaient en week-end à Punia. Nous, nous restions à Ferekeni, et le dimanche allions à la messe à la mission du père Jean-Baptiste. Le dimanche Michel se faisait un point d'honneur d'être vêtu d'une chemise et d'un short blancs, la plupart des coloniaux faisant de même.

Nous allions ainsi nous promener dans le village, en marchant sur la route. Nous chantions les chansons à la mode qui nous plaisaient ou des chants que nous connaissions de nos différentes activités de groupements de jeunesse. Nous bavardions, bavardions, on avait tant de choses à se dire, tant de retard à rattraper. C'étaient des rires et des taquineries, du plaisir, du vrai bonheur. Le monde était à nous, nous étions insouciants, sûrs de notre avenir dans une nature superbe, libres de toute contrainte. Dis, c'était comment quand on ne se connaissait pas? On avait plein de projets, on croyait dans la lune et les étoiles.

Michel me faisait visiter les lotissements où il avait travaillé, les beaux sites qu'il avait découverts. Il nous est arrivé de marcher à travers tout; il devait me forcer un passage parmi les hautes fougères et les lianes. C'était très joli ce soleil qui jouait  sous le couvert de toute cette verdure, bien différente de chez nous. Nos pas s'enfonçaient dans un humus de feuilles et de branches où grouillait une vie minuscule et insoupçonnée, c'était en quelque sorte approcher de la source de la vie.

On  examinait aussi les termitières, le long de la route. Elles étaient parfois aussi grandes que nous et même davantage. De terre rouge, la plupart du temps abandonnées, l'usure du temps mettant à nu les galeries qui nous permettaient de voir comment circulaient les fourmis. Leur terre était si dure qu'elle était utilisée par les cantonniers pour réparer les routes!

IndigenesIl nous arrivait de nous orienter vers un village où les enfants avaient tôt fait de signaler notre venue. Les indigènes étaient tout heureux de nous voir arriver parmi eux. Il arrivait parfois que l'un ou l'autre des chefs d'équipe vienne respectueusement bavarder ou demander conseil.

Les Pirson ne partant pas tous les week-ends, nous nous retrouvions parfois le dimanche après midi, soit pour un jeu de Monopoly, de petits chevaux ou de Mikado, soit pour une excursion à Kowé sur le fleuve.

 

 

Arrivée à Ferekeni

Le lundi, tôt matin, nous avons repris la route. Cette fois, pour notre dernière étape.

Nous nous enfonçions à nouveau dans la brousse. Les premiers 3O km de route de latérite menaient vers Yumbi, poste sur la Lowa. Elle était praticable, plus spacieuse que ce que nous avions déjà connu. Il y avait des plantations de citronnelle limitant le bord de la route, cela faisait plus civilisé... Nous avons rencontré quelques constructions en briques rouges, demeures réservées à des agents territoriaux ou de passage, quelques villages coquets, ceci jusque Yumbi, ensuite on pénétrait vraiment dans la forêt vierge.

C'était un territoire où peu de blancs s'étaient aventurés. La population était très curieuse de voir  passer un véhicule et, à chaque village, femmes et enfants se précipitaient en criant "musungu, musungu" (blanc). Les villages étaient très primitifs: cases de pisé ou de feuilles, femmes à peine vêtues, enfants nus. Les hommes, s'ils n'avaient un vieux short déchiré, portaient un cache- sexe de peau.

J'avais en souvenir l'épisode de révolte des Mau-Mau au Kenya et du cannibalisme et je n'étais pas trop rassurée. Mais Michel qui connaissait ces villages me disait "Salue, fais un signe... ils veulent seulement voir la femme du blanc" (Il se disait d’ailleurs parmi les indigènes que le « bwana » était bien riche: il avait pu s’acheter une voiture et… une femme!) Là aussi, le tam-tam avait fonctionné et averti la population de notre passage.

Ainsi nous avons encore voyagé une demi-journée, empruntant une piste de terre battue fraîchement réalisée à la main avec pelles et brouettes par les équipes de Pirson, agent territorial. Titanesque!

Lorsque  enfin nous sommes arrivés à Ferekeni, Michel s'est fait une grande joie de pouvoir  me montrer la maison qu'il avait, pour mon arrivée, fait construire par son équipe d'ouvriers. Il avait choisi le site, un point de vue dominant les collines environnantes, la vue était très  belle. On découvrait une "mer" de verdure: arbres énormes, à perte de vue, au feuillage luisant sous le soleil. La parcelle avait été établie dans une palmeraie que Michel avait fait nettoyer. Les palmiers étaient déjà fort grands et les palmes s'agitant doucement dans une petite brise donnaient de l'ombre sur le jardin. 

Bitum


Pour la construction de la maison on avait utilisé des matériaux locaux: branchages, pisé, toit de feuilles. Le sol en terre battue et le plafond étaient garnis de nattes de feuilles de palme tressées. Les garnitures de fenêtres étaient faites de barres de bambou, d’anneaux de bambou et les tentures de toile de matelas jaune et vert achetée dans une cantine indigène.

Michel avait mis sur pied un atelier de menuiserie pour fabriquer portes et volets ainsi que les premiers meubles nécessaires. Il était plein d'imagination et de débrouillardise, avait été en forêt choisir le bois nécessaire. Les bûcherons avaient abattu les arbres sélectionnés et les avaient coupé en planches, pour les faire sécher. En fait, il avait disposé de plusieurs semaines pour  terminer la maison et son mobilier à l’aide de ses 70 ouvriers. Il avait dû faire débroussailler et abattre des arbres, faire une route et tracer un jardin...

Ferekeni salonFerekeni salon2

Cette maison n'était pas bien grande, elle comportait une pièce de séjour, une chambre, une pièce réservée à l'entrepôt de vivres et un bureau où Michel avait sa table de dessin et un classeur. La cuisine - en pisé aussi - se trouvait à l'écart, à l'arrière de la maison, traversant une cour de terre battue. Pour cuisiner, on avait monté une espèce de table de cuisson avec deux touques à essence retournées et on cuisinait au bois. Les "sanitaires" se trouvaient également dans cette cour c'est à dire un enclos de bambous avec latrines d'un côté et douche (seau avec une pomme douche) de l'autre côté.

A la nuit tombée, comme éclairage, il y avait la lampe à pétrole, les bougies et oh luxe, une lampe à kérosène Coleman (si l'éclairage d'une Coleman était parfait, par contre cela faisait beaucoup de bruit et chauffait l'atmosphère). Un petit frigo à pétrole trônait dans le séjour, première pièce de ménage. De plus, Michel avait installé une "sonnette de service" sur piles, une radio sur batterie et possédait quelques livres. Voilà mon home.

AccueilLe missionnaire de Ferekeni est venu avec les enfants de l'école me souhaiter la bienvenue. De loin on les entendait arriver en chantant "au revoir-e les amis, au revoir- e les amis" et j'ai eu droit à un discours et remise de fleurs. Il a fallu que je prononce mes premiers mots en swahili pour les remercier: akisanti-sana...

Notre vie à deux a commencé dans l'enthousiasme, il me fallait faire connaissance des objets et habitudes et surtout faire honneur à toute l'attention que Michel avait mise à préparer mon arrivée. Il avait  d'une façon extraordinaire organisé la tenue de sa maison et, dans le souci d'une dernière finition, il m'a offert deux pagnes en demandant de coudre des couvre-lits pour la chambre et le lit de camp qui nous servait de divan. Cela se faisait à la main bien entendu. Il faudrait attendre plusieurs semaines encore avant de recevoir mes malles et la vieille machine à coudre qu'elles contenaient.

Pour notre première nuit dans une case, j'ai dû m'accoutumer aux bruits nocturnes. C'est tout à fait assourdissant, on ne peut s'imaginer comme la nature vit la nuit. D'abord ,il y a les bruits extérieurs: cris, hurlements, croassements, tapage et sifflements d'arbre en arbre, loin dans la forêt, se faisant écho de colline en colline. Puis les sons aigus et stridulations des insectes cachés dans les feuilles du toit. Bruissement, frôlements inquiétants... Il fallait s'habituer aux odeurs, à la chaleur moite qui rendait tout collant et laissait une trace de moisi dans les armoires.

Le premier matin , Michel s'est exclamé "Remonte sur le lit, il y a un serpent!" Je ne le croyais pas, m'imaginant que c'était une blague, mais non, il y avait effectivement un serpent sous le lit. Cela commençait bien!

Comme Michel avait perdu les quelques jours de congé qui lui étaient octroyés à l'occasion de notre mariage en faisant l'aller-retour à Kindu, il devait se remettre au travail. Il devait à l'aube faire l'appel des équipes et partait très tôt. Habillé d'un short kaki, de pataugas, d'une chemise kaki à épaulettes et d'un casque, il prospectait des kilomètres à pied en forêt pour préparer les alignements de terrains cultivables.  

Les agents de l'Etat étaient équipés d'uniformes kaki pour la brousse, blancs pour la ville, en général c'était le short qu'on appelait, "kapitula" (j'ai rarement vu un européen en pantalon!) Les territoriaux portaient des épaulettes bordées de vert, les agronomes bordées de bleu foncé, les sanitaires de rouge. Les épaulettes étaient de plus garnies d'une ou de plusieurs barrettes ou étoiles suivant le grade obtenu. C'était un peu le système de l'armée. Ils avaient tous un casque ou un képi garni du lion belge.

Accompagné d'une équipe, il pénétrait dans la forêt vierge, les ouvriers ouvrant la piste à l'aide de machettes pour couper branches, fougères, lianes... et criant pour faire fuir les animaux. Ils traversainet végétation, marécages ou rivières. Il rentrait fourbu, trempé et dégoûtant pour le dîner. Sa chemise était maculée de suc de lianes laissant des traces indélébiles et brûlant sa peau. Les blessures guérissaient difficilement à cause de la chaleur.

L'après midi était consacré à la sieste, consacré l'un à l'autre... Comme je n'avais pas d'activité particulière, je ne me sentais pas le besoin d'une sieste et je me relevais aussitôt Michel endormi pour lire au living. Cela ne lui plaisait pas du tout, il était déçu de ne pas retrouver sa femme auprès de lui au réveil. 

A la fin de l'après midi, Michel entreprenait du travail de bureau. Il traçait sur des cartes en papier-calque tous les obstacles qu'il avait rencontrés lors de son périple du matin et le relevé du tracé effectué. C'est de cette manière, en collectant les informations des agronomes, géologues, prospecteurs et autres pisteurs que les cartographes arrivaient à faire une carte plus ou moins exacte de la région. Il devait aussi chaque jour taper le rapport de ses activités et des évènements survenus dans ses équipes.

Les ouvriers étaient en partie engagés sur place, une autre partie suivait le chantier dans ses déménagements. Ces hommes étaient accompagnés de leurs familles et lorsqu'il y avait un problème de santé on s'adressait au blanc. Michel avait une pharmacie de campagne et, le matin, les blessés ou malades venaient se présenter pour les soins. Quelquefois on arrivait à les aider lorsqu'il s'agissait de petits bobos ou de malaria. On donnait du sirop aux petits enfants enrhumés, on distribuait de la quine, de l'aspirine....D'autres fois on devait les évacuer vers une mission plus compétente ou un dispensaire.

Malheureusement, les indigènes n'ayant pas trop confiance en la médecine du blanc, ils venaient se faire soigner quand leurs propres guérisseurs avaient déjà  été consultés en vain . Il nous est arrivé de nous trouver devant des cas d'extrême d'urgence...

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UN MARIAGE PEU ORDINAIRE

Le dimanche 26 août à midi nous nous sommes présentés à la mission pour saluer les pères qui se sont précipités pour nous féliciter. Lorsqu'on leur a raconté nos aventures, le père Henri nous a dit "Eh bien, nous allons passer à table... Revenez après la sieste, on vous mariera à 4 heures". Et les bans, et les papiers ? Aucune importance....


FP Mariage

Alors, nous avons continué jusqu'au poste-Etat de Punia où les Pirson habitaient au gîte pour le week-end. Ils ne s'attendaient pas à nous voir arriver. Les Pirson étaient le couple qui était en brousse non loin de l'endroit où Michel prospectait. Mme Pirson surveillait de loin la tenue du ménage de Michel . Ils l’invitaient souvent à venir avec eux le week-end à Punia .

Nous-nous sommes donc préparés : repassage des vêtements qui étaient tassés dans les valises depuis plusieurs jours. Michel avait un costume gris clair, moi j'avais le tailleur de lin blanc. Nous avons réveillé l'agent sanitaire (Smagghe) de sa sieste pour lui demander de bien vouloir être mon témoin, les Pirson étant les témoins de Michel.

Je n'avais pas de bouquet de mariée, qu'à cela ne tienne, quelques fleurs blanches cueillies dans le jardin entourées de dentelle en papier pour pâtisserie, et d'un ruban de mercerie, ont fait l'affaire.

Les Pirson sont partis à la mission avant nous, Michel et moi devions passer prendre Mr Robin, de la Symétain, qui avait accepté de faire des photos. En cours de route, le moteur de la voiture s'est mis à hurler comme une sirène, on avait oublié de vérifier le niveau d'eau. On était en panne,quelqu'un est venu à notre secours et c'est en retard que nous sommes arrivés pour notre mariage. Ce fut vite fait, vite bâclé, réduit à une simple bénédiction dans une église vide, forcément. Ensuite nous sommes allés avec nos témoins, boire un verre au club Symétain.

Messe1

Baiser

Bien vite les européens du poste ont appris qu'il y avait eu le mariage de Mr Van Wynsberghe. On voulait nous féliciter et nous offrir un cadeau. Nous avons donc été soumis à la tournée des apéritifs et autres cocktails. J'étais fatiguée et déjà éprouvée par le changement de climat, en route depuis une semaine à rencontrer chaque jour de nouveaux visages. Le soir pour souper nous avons, chez les Pirson, mangé des tartines au jambon.

Ils nous ont laissés pour aller au cinéma à la Symétain et nous, comme deux novices, on ne savait quelle décision prendre... Michel avait réservé une chambre au club Symétain mais nous n'osions pas en prendre possession à 7heures du soir, au vu et au su de tous. Alors, comme des imbéciles, nous les avons rejoints au cinéma et nous nous sommes installés au dernier rang. La tête des Pirson ! D'un bloc , toute l'assistance  s'est retournée pour nous dévisager et j'ai craqué. Je ne sais ce qui m'a pris mais j'ai fait une syncope, on a dû m'évacuer et m'allonger dans une pièce à côté. La fatigue et toutes ces boissons de l'après-midi avaient eu raison de moi!

Finalement, nous avons rejoint la chambre. Elle était moche, peu confortable. Pas de sanitaires, pas d'isolation... On s'est retrouvés tellement démunis devant ce qui nous arrivait. Cela correspondait si peu à ce qu'on avait rêvé que notre nuit de noces ne fut vraiment pas une réussite. On avait hâte d'être chez nous.

21/08/2009

Retrouvailles

En attendant la communication de ma date de départ j'ai donc préparé  mes bagages comme il se devait et confectionné une robe, et fait faire un manteau de voyage, car un départ en avion était une chose extraordinaire, réservé à une clientèle de luxe qui ne dédaignait pas un certain savoir-vivre pour la circonstance.

Pour la cérémonie du mariage il m'a fallu renoncer à une belle toilette de mariée avec le voile. J'en rêvais pourtant... Que dire de la déception de maman de ne pouvoir assister au mariage de sa fille. Pour la circonstance donc,je me suis fait confectionner un tailleur de lin blanc.

Le 19 août 1956 je me suis embarquée à l'aéroport de Melsbroeck. Je n'ai qu'un vague souvenir de cet épisode. J'étais entourée des deux familles, l'émotion était trop forte et j'ai le souvenir d'avoir eu l'impression de flotter dans l'irréalité. Je n'avais plus vu Michel depuis 13 mois et avais surtout peur de me retrouver devant un inconnu.

Un vol vers l'Afrique était à l'époque un évènement important, le voyage s'effectuait en DC 7, les Boeing n'existant pas encore à Bruxelles, et on  devait faire escale au Caire. L'atterrissage de nuit au-dessus d'une grande ville tout éclairée était d'une grande beauté et tous les passagers se levaient pour se pencher vers les hublots pour regarder le spectacle. C'est exactement à cette période-là que le président égyptien Nasser a nationalisé le canal de Suez, et il y avait une certaine effervescence à l'aéroport du Caire, nous étions surveillés par des militaires.

Dans l'avion on avait rassemblé les jeunes dans une cabine d'une douzaine de passagers située juste derrière la cabine de pilotage. Durant tout le voyage je ne crois pas avoir échangé beaucoup de paroles avec mes voisins. J'avais à ma gauche un jeune homme qui, aussitôt les lumières tamisées pour la nuit, s'est mis à me tripoter et me passer la main dans le dos durant toute la nuit, je ne pouvais quand même pas me plaindre à l'hôtesse de l'air, et je n'ai rien osé dire, car de plus le type le faisait d'une manière tellement sournoise que ce n'était pas visible, j'ai fait semblant de rien, je crois même ne pas l'avoir regardé, mais j'ai été soulagée lorsque nous sommes arrivés à Stanleyville.

Il m'a fallu attendre 2 jours au guest-house avant de continuer par un vol sur Kindu. C'était l'occasion de faire les premières observations africaines, par exemple, je n'avais jamais vu de noir, si ce n'est la petite statue nègre qui hochait la tête, chez l'épicier, lorsqu'on introduisait une pièce de monnaie. Premier étonnement à l'hôtel, les serviteurs noirs circulaient pieds nus tout en étant habillés de pied en cap d'un uniforme blanc impeccable, la tête munie d'un fez rouge. La paume des mains et des pieds était claire, le reste noir d'ébène avec des yeux ronds et blancs.

On m'avait logée dans une chambre commune avec une autre jeune fille qui allait épouser un agronome à Kindu. Nous avons vite réalisé que nos deux fiancés avaient fait leurs études ensemble à Vilvorde. Effectivement, les deux jeunes gens se sont trouvés ensemble à Kindu pour nous attendre.

Pendant les 2 jours d'attente à Stanleyville nous n'avons pas bougé de notre chambre si ce n'est pour les repas; on nous avait tellement mis en garde contre le harcèlement des hommes en Afrique. Les colonies n'avaient pas bonne réputation de moralité. Nous avons fait du puzzle et bavardé.

Le voyage de Stanleyville à Kindu s'est effectué en petit appareil volant assez bas, on a survolé une masse compacte de forêt sans fin, un moutonnement de verts sur lequel se découpait l'ombre de notre avion, on suivait le cours limoneux du fleuve, et on a fini par atterrir sur une espèce de plaine de football qui n'est apparue qu'en dernière minute : très impressionnant.

A notre arrivée à Kindu, je suis descendue la dernière de l'avion, un petit D.C. 3, je craignais que l'émotion me fasse trébucher sur les marches de la passerelle, je voulais prendre mon temps. Heureusement. Michel venait tout juste d'arriver de Kindu, il était en retard et avait écrasé poules et chien en roulant à tombeau ouvert dans le village indigène. Il m'attendait au bas de la passerelle. Je ne lui suis pas tombée dans les bras, comme au cinéma, nous n'avons pas joué la belle scène des retrouvailles, on était trop intimidés l'un et l'autre. Je ressens encore les battements de coeur qui ne me quittaient pas, je ne me lassais pas de le regarder, enfin, enfin, c'était réel.

Pour me recevoir il avait acheté une belle voiture américaine bleu pâle, dont il était très fier, "sa" première voiture !

Bien vite, pour combler le silence, il s'est mis à parler du pays, de ce qui nous attendait et il a dû finalement me prévenir que le mariage ne pouvait avoir lieu, faute de publication des bans. Déception bien sûr, mais quoi ? On était ensemble, cela s'arrangerait non ?
Michel avait réservé une chambre dans un hôtel pour les noces, commandé des fleurs à Bukavu, qui attendaient dans le frigo de Mme Rochez. Il a renoncé à la chambre et cédé le bouquet de mariée au couple de copains qui allaient se marier.
  La mort dans l'âme nous sommes allés les féliciter à la sortie de l'église. Mais quand même, Michel m'a emmenée à l'hôtel pour me montrer la chambre qui aurait dû être notre chambre de nuit de noces, cela m'a semblé très sommaire, la salle de bains était plus que rustique et la baignoire était rouge de latérite, c'était à l'étage d'une annexe et c'était la plus belle chambre à trouver à Kindu je crois, mais lui, habitué au manque de confort du Congo ne voyait plus la différence.

Bon, il fallait donc trouver une autre solution. J'étais invitée à loger chez les Rochez, Michel allait se trouver un logement ailleurs. A l'époque il n'était pas question de sauter le pas avant le mariage, nous étions donc discrètement surveillés et si sages.

Pour moi tout était tellement insolite et neuf que j'en étais paralysée, cela amusait Michel. Je m'imaginais que j'allais rencontrer des lions et des éléphants au coin de la rue, qu'il y aurait des serpents et des araignées et qu'un animal sauvage allait entrer dans ma chambre la nuit.

Le comble quand même était qu'effectivement, durant la première nuit chez Rochez, il y a eu une explosion dans ma chambre. Effrayée, j'ai cherché à savoir d'où venait le bruit. Il y avait un fusil de chasse posé dans un coin,j'ai cru qu'il s'était déchargé tout seul. Mais non, bêtement (je l'ai constaté en défaisant mes valises) un flacon d'eau oxygénée avait explosé suite aux pressions de température.

J'ai eu l'occasion de faire le tour de Kindu, finalement une petite ville de far-west. La plaine d'aviation  de terre battue en latérite rouge était très sommaire, il n'y atterrissait que de petits avions pour le fret, le courrier, quelques passagers. Un petit bâtiment de bois avec toit de tôle servait de bureau à la compagnie et le préposé n'était présent que lorsqu'un avion était annoncé.

Le centre ville était très limité, peu de rues étaient pavées, les autres de terre battue. Les magasins étaient tous pourvus de "barzas", terrasses couvertes, et les locaux commerciaux ressemblaient surtout à des entrepôts, murs aveugles et toits de tôle rouillée. il fallait monter quelques marches pour y accéder, et pénétrer dans un local où les yeux devaient s'accoutumer au manque de lumière. Il y avait des serviteurs africains partout, pour servir, porter à la voiture. Le commerçant trônait derrière un comptoir qu'il ne quittait pour ainsi dire pas, il donnait des ordres. Il n'y avait pas d'étalage et les consommateurs savaient de bouche à oreille ce qu'on pouvait trouver et à quel endroit et se signalaient l'arrivage des nouveautés, et c'était un privilège d'être servi en premier car il n'y avait en général pas assez de fourniture pour tous les amateurs.

Nous avons commencé par faire des démarches auprès de l'administration pour qu'on puisse se marier. Il n'y a rien eu à faire, alors on a pensé à la mission où ils accepteraient peut-être bien de nous marier religieusement, même refus. Nous avons donc passé deux journées décevantes à traîner dans la ville. Il y avait quelques achats à faire, entre autres deux matelas que faute d'autre moyen de transport nous avons trimballés sur la galerie de la voiture.  

Avec beaucoup de gentillesse les Rochez nous recevaient chez eux, le soir ils étaient "très fatigués" et se retiraient tôt dans leur chambre pour nous laisser seuls. Il a fallu quand même que Mr Rochez passe par le salon pour se chercher un verre d'eau à la cuisine. Curieux ? Nous on "refaisait connaissance" de plus près.

Las d'attendre on a pris la route pour retourner à Punia d'où venait Michel. La belle voiture américaine, une "Studebaker Champion", n'était pas la merveille que Michel escomptait, le moteur chauffait, il fallait continuellement ajouter de l'eau dans le radiateur et on s'arrêtait régulièrement près des ponts traversant une petite rivière où le planton allait puiser de l'eau. Eh oui, il y avait un planton africain sur le siège arrière, on n'était pas seuls, et Michel me faisait bien comprendre, "pas de privautés, j'y perdrais mon autorité"

A Kasese nous avons dû faire halte pour la nuit, que faire ? Nous n'étions pas mariés; on a demandé deux chambres. Les hôteliers du club ne se sont pas montrés, étrange, c'était un samedi, jour de rencontre des européens au club. Un boy nous a indiqué l'unique chambre disponible, lits jumeaux..... moi j'ai demandé à Michel de patienter encore un peu , d'attendre qu'on soit mariés. Cela n'empêche qu'on s'est quand même trouvés enfin dans les bras l'un de l'autre pour se souhaiter une bonne nuit avant de regagner chacun sagement son lit.

Bon chacun dans son lit. Il faut dire que ces lits étaient surmontés d'une moustiquaire qui enveloppait le matelas. A peine la lumière éteinte, voilà que mon lit s'écroule arrachant du même coup la moustiquaire du plafond et je me suis retrouvée enveloppée d'un amas de voiles. On a entendu un grand éclat de rire de l'autre côté du mur, Michel se marrait dans son lit, et ne pensait pas à venir m'extraire de cette ridicule position, j'étais furieuse, mais il avait compris lui, le broussard, que le tam-tam africain avait fonctionné et que les gens du poste nous avaient préparé une petite réception.

Le lendemain matin nous avons chacun enfilé notre alliance, faisant semblant d'être mariés pour couper court à toute médisance (quelle époque!) et toujours sans avoir vu personne on s'est remis en route, avec nos matelas sur le toit !

La distance de Kindu à Punia n'était pas fort grande, mais la piste de latérite rouge (ne parlons pas de route) coupant la forêt en deux, où parfois le soleil même ne parvenait pas à percer le feuillage serré des arbres immenses, était tellement cahoteuse que nous ne roulions  qu'à 30 km à l'heure à peine et encore... il fallait continuellement s'arrêter pour prendre de l'eau.

On devait traverser des ponts de bois lancés sur des rivières aux berges rongées, c'était hasardeux, parfois de gros blocs rocheux dépassaient et on cognait ou à l'avant ou à l'arrière, il a fallu traverser un fleuve par un système primitif de bac à câble tiré à la main  au moyen d'espèces de patins en bois,par des africains, dans un courant violent.

Franchement ces deux jours là, en m'enfonçant toujours davantage dans cette forêt, voyant de-ci de-la un petit village de cases, je me suis demandée si je n'avais pas fait une bêtise.

Michel, lui, optimiste et déjà habitué à tout cela essayait par son bavardage à me faire voir surtout le beau côté des choses en me décrivant le poste où nous allions arriver et les gens que j'allais rencontrer, mais quand même cela ne me rassura pas tellement, il y avait des années-lumière de différence entre le monde que je venais de quitter et celui-ci.

J'avais beau avoir été prévenue, par le nombreux courrier de Michel, de ce qui m'attendait, je n'en croyais pas mes yeux, j'étais complètement dépaysée, tellement imbue des convenances et des idées reçues qui n'avaient plus cours ici, je me sentais absolument perdue.

Pendant que Michel conduisait, je l'observais du coin de l'oeil : il avait changé, il avait mûri, il avait de l'assurance, il m'était étranger. Il y avait en lui une connaissance du monde qui nous entourait dont j'étais exclue, c'était devenu un homme. Mais aussitôt qu'il me regardait, qu'il me souriait, mes craintes s'envolèrent, je me suis résolue à faire de mon mieux pour ne pas le décevoir.

 

20/08/2009

Separation

C'est lui qui m'a amenée jusqu'au train qui m'emportait vers l'Italie. C'est le coeur serré que nous nous sommes séparés, à la gare de Midi, sachant bien que c'était pour trois ans.

EmbarquementMichel, de son côté, accompagné de ses parents et amis, a pris l'avion pour Léopoldville le 21 juillet. Il ne partait pas seul, d'autres nouveaux agents de la colonie prenaient le même vol et une fois arrivé sur le sol d'Afrique, il a dû attendre son affectation, logé à l'hôtel des célibataires. Ensuite on l'a envoyé à Bukavu, où il a encore séjourné à l'hôtel; il semble qu'on ne savait que faire de lui.  Finalement on l'a envoyé à Kindu où il a été incorporé au Paysannat indigène et durant quelques jours il est resté  au bureau, dans l'intention de se familiariser  avec le travail qu'il aurait à superviser sur le terrain.

Très vite, son supérieur l'a envoyé en brousse, je dirais plutôt en pleine forêt où il allait devoir s'occuper d'un chantier de prospection. Pour débuter, Michel a séjourné quelque temps chez un couple de jeunes agronomes où il a dû prendre connaissance du travail à effectuer et surtout apprendre les premiers rudiments de la langue swahili, car les ouvriers ne comprenaient pas le français.

Un beau matin, Mr Rochez et Mr De Meirsman, du Paysannat de Kindu sont venus en brousse lui annoncer son prochain poste et préparer les malles pour le déménagement. Il fut catapulté seul dans une case en pisé, avec un boy comme compagnie, à la tête d'une équipe de 7O ouvriers. En avant mon ami !

Maman italieMoi, de mon côté, j'effectuais mon voyage en Italie et ai commencé à lui écrire les premières lettres qui furent ensuite expédiées depuis Bruxelles à l'adresse qu'il allait me faire connaître. A Rome, sa première lettre m'est arrivée m'assurant déjà  de toute sa confiance dans l'avenir.

Le courrier que j'envoyais au Congo suivait cahin-caha aux différentes adresses que je recevais, mais comme il y avait un délai de 2 à 3 semaines, Michel les recevait avec un certain retard. Seul en brousse, ce courrier lui était indispensable comme l'air qu'on respire. Il attendait des nouvelles de sa famille, de ses copains, et surtout les miennes. Bien sûr cette correspondance était plutôt fleur bleue, on se racontait les évènements de la semaine et le manque qu'on avait l'un de l'autre.

Petit à petit on a abordé des choses plus fondamentales. Michel était très idéaliste, un peu naïf aussi, la vie ne l'avait pas encore bousculé. Il apprenait certains désagréments, la solitude alors que l'on a trouvé l'âme soeur et qu'on est séparés aussitôt, les petits problèmes de santé, les contingences matérielles, et bien que s'étant promis d'être courageux, après quelques mois il a craqué, et m'a écrit qu'il n'y croyait plus. Sa lettre était désespérée, il n'avait plus eu de courrier depuis 3 semaines, de personne. Evidemment il avait une fois de plus déménagé, il se trouvait dans un autre poste, le courrier n'avait pas suivi.

De mon côté, je réfléchissais beaucoup à la situation et j'étais très inquiète de la tournure que cela allait prendre. Trois ans de solitude pour lui, trois ans de solitude pour moi, j'évitais les sorties, les occasions de rencontrer d'autres jeunes, une jeune fille "engagée" ne sortait plus, était-ce tenable ? Les parents de Michel m'invitaient chez eux chaque semaine et faisaient tout leur possible pour remplacer Michel auprès de moi et grâce à eux j'ai appris à apprécier le garçon que je connaissais si peu.

Mais la lettre désespérée de Michel m'avait causé un choc et ma réaction immédiate a été "je pars le rejoindre" ,j'expliquais mon angoisse de nous retrouver face à face trois ans plus tard, sans se "reconnaître", d'être déçus l'un de l'autre, qu'il aurait tellement changé et que peut être on se serait attendus pour rien. On s'écrivait depuis 4 mois. Quand j’'en ai parlé à maman, cela n'a pas été une explosion de joie, elle m'a demandé de réfléchir encore. Les parents de Michel n'ont pas fait de commentaires. J'ai su par la suite qu'ils avaient été étonnés que je prenne une décision aussi hasardeuse...

A la nouvelle année maman m'a annoncé que je pourrais partir l'été suivant. Aussitôt j'ai fait part de la nouvelle à Michel et son moral est remonté en flèche. Lui-même s'était imaginé revenir en Belgique lors de son congé annuel pour venir me chercher. Quelle utopie ! Mais nos deux souhaits s'étaient rencontrés.

Je me pose encore la question aujourd'hui, pourquoi me fallait-il demander l'autorisation de rejoindre Michel en Afrique ? J'étais majeure, le voyage en ces circonstances était payé par le Ministère des Colonies et je ne demandais rien à personne. J'ai sagement et avec impatience attendu la date de mon départ, en préparant une malle d'effets personnels et du petit nécessaire de ménage pour commencer une vie à deux.

Michel a dû faire une demande officielle pour obtenir un billet pour mon voyage, il a fallu passer par le Ministère des Colonies pour confirmer sa demande et passer une visite médicale, avoir une entrevue avec une conseillère et recevoir les vaccins nécessaires. De plus il fallait publier les bans à la commune et à la paroisse, pour moi à Kapelle, pour Michel à Schaerbeek. Etait-ce bien utile ?

Michel, de son côté a fait savoir à son supérieur que sa fiancée allait arriver pour un mariage en Afrique. Il fallait également des papiers pour le Congo, mission, état. Mr Rochez souhaitait organiser le mariage chez lui à Kindu , Michel n'était pas résident à Kindu, il a fallu faire un changement de domicile, faire suivre les documents pour que les bans puissent être publiés là-bas.

Lorsque Michel est arrivé à Kindu peu de jours avant mon arrivée, il a surpris tout le monde en annonçant son prochain mariage, le courrier n'avait pas été ouvert, son supérieur était en voyage, les bans n'avaient pas été publiés...

 

19/08/2009

UNE DECISION INATTENDUE

Avec quelle inconscience on s'est promis de s'attendre, de s'écrire, Michel et moi, durant trois ans, le temps de son premier terme au Congo Belge. On se connaissait très peu, on s'était rencontrés deux trois fois, lors de soirées. Michel m'avait plu, ....lui était tombé amoureux la première fois qu'il m'avait vue (quelle chance j'ai eue). Je savais qu'il espérait me revoir et cela ne s'était pas produit. 

Nous nous sommes retrouvés le 2 juillet 1955, lors du mariage de Guy Dechamps et Monique Van Sull. Il était le témoin de Guy, moi j'étais demoiselle d'honneur. Dès que je l'avais vu j'avais été attirée par Michel: beau garçon, regard de velours, sourire éblouissant, épaisse chevelure noire. Très charmeur. Tout le monde l'appelait par son totem de scout "Castor". Ce jeune homme était drôle, il faisait le pitre, amusait le monde, il était gai, enthousiaste, et un avenir prometteur s'ouvrait devant lui.

Maman 1954

Moi, je venais d'une famille meurtrie par la guerre et les deuils. D'une éducation rigoureuse et contraignante, je n'étais pas heureuse. Depuis longtemps j'aspirais à échapper à cette atmosphère et mon rêve était d'aller vivre avec quelqu'un que j'aimerais, loin de tout, seuls... un peu comme Robinson Crusoe sur son île. Il me semblait que ce jeune homme-là allait pouvoir répondre à mes aspirations.

Ce soir-là, avec beaucoup de timidité, nous avons enfin eu l'occasion de nous parler. Il était tellement ému Michel, il ne savait comment me dire ce qu'il souhaitait, il n'osait rien me proposer sachant qu'il partait en Afrique 19 jours plus tard. Avec beaucoup de pudeur, nous nous sommes avoués les sentiments qui naissaient en nous et admis qu'il était trop tôt pour nous engager à quoi que ce soit, il ne pouvait reculer son départ, alors nous nous sommes promis de nous écrire. On était tellement gauches qu'on ne s'est même pas embrassés.

Il nous restait peu de jours pour nous revoir. Je travaillais dans un bureau, je n'avais pas beaucoup de temps libre . De plusdepuis longtemps, je m'étais inscrite pour un voyage à Rome avec la J.E.C.F. (Jeunesse Catholique Féminine) et la date de départ était fixée au 19 juillet. Michel venait me chercher au bureau, et on descendait à pied jusqu'à la gare centrale où je prenais le train. C'est en promenant au Parc Royal de Bruxelles que nous avons échangé notre premier baiser.

FiancesMichel est venu à Kapelle, à la maison. Il avait pour l'occasion pu emprunter la voiture de son père.  Pour la circonstance, on avait mis les petits plats dans les grands. Il faisait beau, les sièges étaient sortis au jardin et tout le monde était présent pour faire connaissance du soupirant de Betsy. Par la suite bien sûr, mes frères y allaient de leur commentaire... 

Quelques jours plus tard, je suis allée à Schaerbeek pour faire la connaissance des parents de Michel. Nous sommes allés nous promener au Bois de la Cambre. Une autre fois il m'a emmenée souper dans un restaurant charmant au Parc du Heyzel. Nous avons aussi partagé un repas « fromage » chez tante Beth chez qui nous avions fait connaissance. La date du 19 juillet est vite arrivée.

FairePart

 

 

Michel était fou de bonheur, il bavardait à tort et à travers, sautait du coq à l'âne, il en bégayait, me racontait en vrac sa vie, sa famille, ses projets, ses espoirs, son amour pour moi. J'étais un peu assommée par un tel engouement. Et si je n'étais pas à la hauteur, si je n'arrivais pas à l'aimer comme il m'aimait ? J'étais gênée de l'image idéale qu'il se faisait de moi C'était la première fois qu'il était amoureux et il en était ébloui. Les choses allaient trop vite, il n'avait jamais connu de baisers, de caresses, les tendresses entre amoureux, il faisait une telle découverte .

C'était une grande surprise pour sa famille qui, l'ayant toujours vu avec les scouts, les routiers, les copains, s'attendait à ce qu'il annonce un jour entrer dans les ordres.

Je me souviens avoir connu Michel tellement volubile et joyeux, un peu écervelé que je lui ai demandé s'il était toujours comme ça. Je me posais des questions. Il m'a dit que c'était à force de bonheur mais qu'il était un garçon qui pouvait être sérieux. Il m'a rapidement persuadée qu'il allait me rendre heureuse, qu'une belle vie nous attendait. Je le croyais.

 

18/08/2009

Samedi 18 août '56

DERNIERE PAGE!

Ferekeni2

 

Dans quelques heures je quitte ce gîte. J'y reviendrai marié... J'aurai enfin quelqu'un de plus compréhensible que ces quelques feuilles de papier à qui me confier....

Première étape: Ferekeni - Punia 100 km.

Deuxième étape: Punia - Shabunda 340 km

Troisième étape: Shabunda - Kindu 300 dernier km

Je compte arriver lundi dans la soirée. Ainsi donc, se termine ma petite histoire. Il y eu bien des imprévus. Il y en aura certes encore beaucoup d'autres mais désormais nous serons deux pour les vivre !

 

Michel


C'est malheureusement avec ce dernier message que se termine le journal de bord de Michel, mon père. Dans quelques jours, il va enfin retrouver et pouvoir épouser sa chère et tendre Betsy, débarquée tout droit de Belgique !

Qui a envie de connaître la suite ????

 

17/08/2009

Vendredi 17 août

Jamais la solitude ne m'a paru aussi dure. Ces derniers jours de célibat, je le sentais ainsi. Tantôt, sur ma barza, j'étais un peu désoeuvré et pour faire quelque chose de moi-même, je suis filé à Bukiru chercher de la bière…

12/08/2009

Mercredi 15 août

Nous avons convaincu le Père Jean-Louis de rester quelques jours avec nous. Ce qui le décida surtout c'est sa sainte frousse du potopote et ces derniers jours, il ne cesse de pleuvoir.

Aussi aujourd'hui, jour de l'Assomption, nous aurons la messe à Ferekeni suivie d'un sympathique déjeuner chez moi et dîner chez les Pirson.

J'ai eu l'occasion de faire plus ample connaissance du Père. Je dois avouer être un peu déçu, oui. Pourquoi faut-il qu'il critique avec tant de fiel son confrère Jean-Baptiste? C'est un sentiment qui me semble dépourvu de tout esprit chrétien… et venant d'un Père, on serait tenté d'en attendre un peu plus....Jean-Baptiste a ses torts, c'est un fait. C'est un rustre mais pourvu d'un courage de lion.

 

Dimanche 12 août

Il y a quelques histoires à règler à la voiture et je vais la laisser à Punia. Nous rentrerons avec une camionette de la mission. Le matin un petit drame: des boys du Club forcent le coffre de la voiture en voulant y mettre mes paniers de légumes... je râle sec.

A 4h, la camionette bien pleine, nous quittons Punia. Je fais la route à l'arrière avec le Père Jean-Louis qui ramènera le véhicule à Punia. Tout le long du chemin, nous nous rappelons des souvenirs de Route, des chants que nous connaissons tous les deux.

A la tombée de la nuit, nous arrivons chez nous. Souper chez les Pirson, je reviens avec la vieille Studebaker de Pirson.

 

11/08/2009

Samedi 11 août

Tous les “Babemois” filent à Punia. Tous ensemble dans ma Stud, l'ambiance est très joyeuse. Nous retournons même à la maison de quoi chercher un fil et avoir de la musique pendant la route, avec mon petit poste sur pile! Nous dînons à Fikiri. Madame Pirson a préparé un excellent repas froid. A Yumbi je fais une importante réserve de vivres... et à Punia:…

Youpiiiiiiiiiiiiiiiii,Youpiiiiiiiiiiiiii,Youpiiiiiiiiiiiii !!! Le départ de Betsy est avancé! Il me reste 11 jours de célibat.

Sur le coup cela m'assomme et je dirai même que je suis embarrassé par le nombre de problèmes qui se posent tout à coup à moi. Le soir, ça va beaucoup mieux et je suis même en pleine forme. Au ciné, un film idiot mais très amusant.

09/08/2009

Jeudi 9 août

Nous allons reconduire le Cotonco jusque Makembe. La route de Kowé est juste passable. Saccarotti, lui, est toujours le même.

07/08/2009

Mardi 7 août

Rommelaere et Leclerc sont chez moi alors que je rentre, sale et trempé du lotissement de Ferekeni. Nous mangeons chez moi à trois. Après le dîner, une courte visite chez le Père. Leclerc repart avec Rommelaere à Pokwonyama. Peu avant leur départ, nous avons eu ici devant chez moi, une petite distraction: les jeunes garçons sortant de la circoncision sont venus faire quelques danses rituelles. C'était fort bien.

05/08/2009

Dimanche 5 août '56

Visite importante aujourd'hui dans les Babemo: Delvaux - un des grands de Symétain-Punia - viendra se promener ici... et apportera le courrier. Il arrive à 13h et file immédiatement à Bukiru où les Pirson, las d'attendre, allaient juste commencer à manger. J'ai invité le Père Jean Baptiste et nous mangeons des cassoulets.

Un peu après le dîner, un bruit de voiture. Quelques instants après, j'aperçois une Mercedes qui hésite au coin de mon allée et qui, m'ayant reconnu, s'engage. Ce sont deux types de Houdemont de Yumbi qui viennent voir les possibilités d'installer une huilerie ici. Je me paye très sobrement leur tête et, après un verre, ils veulent voir la route. Comme les précédents, ils filent à Bukiru...

Vers 16h, c'est le voyage à rebrousse-poils. Tous reviennent, y compris les Pirson, ce qui donne pas moins de 4 voitures devant chez moi. Nous sommes 8 blancs, les 3 gosses Pirson non compris...

Ma glacière se vide... départ de la Chevrolet Symétain puis de la Mercedes Houdemont et finalement des Pirson qui emmènent le Père. Je vais les suivre de suite, juste le temps de fermer la maison... du moins ce que je pensais! Car voici qu'arrivent deux types qui portent une malle... suivi de deux autres... puis encore deux autres portant un matelas... Ce coup-là je sens l'oignon et j'interroge les porteurs: “Le blanc du coton qui vient de Kowé... qui est ce zébroïde?” Il vient à pied? Je pars avec la Studebaker question de lui éviter quelques klm (je sais par expérience que ce sont toujours les derniers qui sont les plus durs...)

A 100m mètres du carrefour, je vois le type... Je m'arrête. Présentations... Il s'appelle Leclerc et est évidemment de la Cotonco. Comme je lui demande ce qu'il vient faire ici - ce qui est quand même une saine préoccupation puisque ses bagages se trouvent sous "ma" barza et que de toute évidence, c'est chez moi qu'il compte loger - et là se trouve l'effarant, le loufoque de la situation, il me répond dans une candeur merveilleuse: "Mais voyez-vous, c'est que je ne sais pas. J'aurais dû recevoir la lettre 12-94 pour avoir les instructions mais je ne l'ai pas reçue. Alors je ne sais pas ce que je vais faire....". Je le rassure tout de suite: "Moi non plus!".

Me voilà avec ce crétin sur les bras qui ne connaît pas un traître mot de swahili (il me demande de bien vouloir payer les porteurs), moi qui étais prêt à partir chez les Pirson... Je l'installe chez moi et finalement, je l'emmène à Bukiru. Je ne tiens pas à rater cette soirée à cause de cet énergumène...

Au détour d'un virage, je vois les phares de la Ford des Pirson: ils commençaient à s'inquièter. Pirson avait emmené une pompe à tout hasard...

A Bukiru, Madame me lance un coup d'oeil interrogateur… je lui réponds par un signe de tête... Quelle tuile un type pareil ! Après deux mots, il a déjà tout expliqué de sa lettre 12-94 qu'il n'a pas reçue...

Nous soupons. Jean-Baptiste bouffe comme un goinfre (comme d'habitude) et pour achever toute bonne soirée, nous jouons une puissante partie de petits chevaux....

Le soir, au retour, dans les phares de la voiture, nous apercevrons un léopard.