27/08/2009

FIKIRI

J'avais à peine pu prendre possession de "notre" maison que Michel a reçu ordre de marche pour aller s'installer dans un autre village. Quelle déception !

Cinq  semaines après notre mariage, nous déménagions pour aller vivre dans une case en pisé qui n'avait ni portes ni volets. Michel a fait démonter les boiseries de Ferekeni pour les placer au gîte de Fikiri.

Le jour du déménagement, on nous a fourni une benne de camion pour entasser d'abord toutes les affaires des ouvriers et leurs familles: ballots de toute sorte, matelas, bassines, régimes de bananes, cageots de volaille et marmots. Tout cela s'entassait dangereusement en vrac pour entreprendre le voyage.

Il s'est mis à pleuvoir. Heureusement, nous avions déjà rassemblé nos effets dans un coin et quitté les lieux. Hommes, femmes et enfants ont passé la dernière nuit dans notre maison vide. De notre côté, nous avons logé dans un lit d'une personne monté à la hâte, derrière l'autel de l'église de la mission, seul endroit que le père Jean-Baptiste pouvait nous offrir et qui nous a parfaitement convenu. Une "sacristie"... cela devait s'inaugurer....

Les pluies tropicales sont terribles. En forêt, on les entend arriver de loin, un sourd tambourinage sur les dures feuilles des arbres annonce sa venue. La pluie, on la voit  venir. L'ondée est si violente qu'on a l'impression qu'une légion de porteurs d'eau déverse des seaux sur les têtes. On n'y voit plus rien, l'eau rebondissant sur le sol  formant une deuxième barrière infranchissable.

Une partie des ouvriers était déjà en route. La piste était devenue un tel bourbier que, bloqués sur place, ils ont dû en hâte construire des huttes en feuilles pour se mettre à l'abri.  Jamais je n'oublierai cet endroit. Lorsque nous y sommes passés, ces hommes grelottaient de froid, accroupis, tassés sous leur abri minuscule, à peine visible dans la nuée de brouillard qui se levait du sol détrempé sous le couvert des grands arbres.

Passé Fikiri, cette route des Babemo que construisait Pirson (on pourrait aussi bien dire que "creusait" Pirson) s'enfonçait sous le couvert d'arbres hauts comme des cathédrales. Le soleil ne passait à travers le feuillage que par des rais de lumière dans lesquels dansaient de splendides papillons de couleur. Le sol était jonché de feuilles et détritus organiques d'où  partaient des fougères et lianes cherchant la lumière. Les arbres étaient tellement touffus que les branches se mêlaient les unes aux autres formant comme une voûte au dessus de la piste. Un épais humus dégageait une odeur de pourriture et de moisi. Le sol restant constamment humide, en le remuant on découvrait un monde d'insectes de toutes tailles dont il valait mieux se méfier.

En voiture, on ne se risquait que sur une terre meuble, quitte à rester embourbés par temps de pluie, ou d'être surpris par la nuit. Ce n'était pas tellement engageant.

Ferekeni?A Fikiri, le gîte se trouvait non loin d'une route fréquentée par les missionnaires et les camions désservant les marchés. C'était déjà moins isolé. La maison, de pisé avec toit de feuilles, sans plafond cette fois, et se trouvait à l'ombre d'un arbre énorme. Une plaine dénudée le séparait du village.

Elle disposait de trois pièces que nous avons installées du mieux qu'on pouvait. Séjour, chambre plus une pièce de rangement. La cuisine, comme à Ferekeni, était située de l'autre côté d'une cour en terre battue. Michel s'était fait construire un bureau en feuilles qui malgré son inconfort semblait être la pièce la moins chaude. Ce gîte n'ayant pas été occupé depuis longtemps, notre arrivée suscitait la curiosité. Des enfants curieux s'approchaient de temps en temps.

A la tombée du jour, nous quittions le gîte pour nous promener sur la route. Le ciel était dégagé, la chaleur était moins intense, une légère fumée de feu de bois flottait dans l'air... tout était plus calme, plus tranquille avant la nuit. Un énorme soleil rouge se couchait sur le fleuve, c'était splendide.

Maman+enfantsA l'approche du village, nous rencontrions des villageois tout heureux et curieux de nous voir.  Michel parlant déjà très bien leur langue et même le dialecte local, arrivait à leur lancer des boutades. Les femmes se sauvaient en gloussant.

Dans chaque village, il y avait un tam-tam sur la place publique, fait d'un tronc d'arbre évidé muni d'une longue fente (comme une boîte aux lettres). On le frappait au moyen de bâtons enduits de gomme latex et le son portait très loin au-dessus de la forêt. Les indigènes communiquaient ainsi les informations de village en village et il n'était pas rare de voir déjà un rassemblement avant notre arrivée. Il était courant d'entendre le son du tam-tam se répercuter dans la forêt. Certains broussards blancs avaient même réussi à interpréter des "conversations"...

Un matin à Fikiri, le tambour s'est mis à résonner. Cela nous amusait beaucoup, il y avait fête dans l'air! Nous- nous sommes renseignés pour connaître la signification de ce tapage. On nous a dit que c'était la circoncision. En effet, un vieux sorcier, habillé de peaux, coiffé de poils et de plumes, garni de colliers de coquillages et de dents de léopard, muni de sa lance, est venu solennellement nous présenter un des circoncis, jeune garçon habillé de la même façon. On nous a expliqué que les adolescents allaient passer quelques jours en forêt pour l'initiation.

A la nuit tombée, guidés par le martèlement incessant, nous sommes allés Michel et moi, nous promener du côté du village pour voir la fête, en nous cachant, car on ne devait surtout pas se faire remarquer. Les villageois, à demi nus, dansaient frénétiquement autour d'un feu de bois. Ils consommaient du vin de palme et semblaient tous en transe, un épais nuage de poussière flottait dans l'air, nous avons prudemment fait marche arrière.

Dans notre région il y avait des missionnaires. Catholiques et protestants. Il y avait les Pères du St Esprit et les chanoines de St Jean de Latran (hollandais). Les pères catholiques et les protestants n'étaient pas copains.

Les protestants étaient fort actifs sur le terrain: ils résidaient dans le village indigène, bâtissaient une chapelle, une école, un dispensaire et faisaient beaucoup d'itinérance. Les Granger (je suppose anglais ou américains) résidaient à Fikiri. Ils circulaient en pick-up sur lequel trônait un harmonium et dans chaque village où ils passaient, ils formaient une chorale pour chanter à la chapelle. Il y avait deux femmes en uniforme qui circulaient en vélo. Je ne les ai jamais vues jambes nues, elles portaient de gros bas gris malgré la chaleur. Elles étaient expertes en soins de santé et il nous est arrivé de faire appel à leur savoir-faire pour venir à bout de l'un ou l'autre problème pour nos ouvriers. Ces gens étaient formidables. Parmi les protestants il y avait plusieurs origines: les adventistes, les évangélistes, les témoins de Jéhova, les.... je ne sais plus quoi du 7e jour...

Les indigènes, eux, ne savaient plus à quelle chapelle se vouer et ils changeaient plus vite de religion que de chemise (vu qu'ils n'en portaient pas) surtout en fonction des cadeaux que les nouveaux arrivants apportaient. Les manoeuvres de ces missions "dissidentes" faisaient enrager le père Jean Baptiste, qui pour aucune raison n'aurait admis adresser la parole à ses confrères. C'en était risible.

Les missionnaires détachés de la mission de Punia, dont le père Jean Baptiste ainsi que le père Lambert, étaient en brousse pour y créer des paroisses et écoles et étaient bien seuls pour mener leur tâche à bien. Ils devaient compter sur la bonne volonté des familles de leurs élèves pour les approvisionner en bois pour la construction, aider à monter un four à briques, entretenir la parcelle. Ces pauvres malheureux n'ayant strictement rien, il est bien certain qu'ils abusaient parfois de certains services demandés aux villageois... A fortiori, ils étaient bien heureux d'être reçus à la table des européens - ce qui était le cas chez les Pirson et chez Michel - même si on n'avait pas grand-chose à leur offrir.

 

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