21/08/2009

Retrouvailles

En attendant la communication de ma date de départ j'ai donc préparé  mes bagages comme il se devait et confectionné une robe, et fait faire un manteau de voyage, car un départ en avion était une chose extraordinaire, réservé à une clientèle de luxe qui ne dédaignait pas un certain savoir-vivre pour la circonstance.

Pour la cérémonie du mariage il m'a fallu renoncer à une belle toilette de mariée avec le voile. J'en rêvais pourtant... Que dire de la déception de maman de ne pouvoir assister au mariage de sa fille. Pour la circonstance donc,je me suis fait confectionner un tailleur de lin blanc.

Le 19 août 1956 je me suis embarquée à l'aéroport de Melsbroeck. Je n'ai qu'un vague souvenir de cet épisode. J'étais entourée des deux familles, l'émotion était trop forte et j'ai le souvenir d'avoir eu l'impression de flotter dans l'irréalité. Je n'avais plus vu Michel depuis 13 mois et avais surtout peur de me retrouver devant un inconnu.

Un vol vers l'Afrique était à l'époque un évènement important, le voyage s'effectuait en DC 7, les Boeing n'existant pas encore à Bruxelles, et on  devait faire escale au Caire. L'atterrissage de nuit au-dessus d'une grande ville tout éclairée était d'une grande beauté et tous les passagers se levaient pour se pencher vers les hublots pour regarder le spectacle. C'est exactement à cette période-là que le président égyptien Nasser a nationalisé le canal de Suez, et il y avait une certaine effervescence à l'aéroport du Caire, nous étions surveillés par des militaires.

Dans l'avion on avait rassemblé les jeunes dans une cabine d'une douzaine de passagers située juste derrière la cabine de pilotage. Durant tout le voyage je ne crois pas avoir échangé beaucoup de paroles avec mes voisins. J'avais à ma gauche un jeune homme qui, aussitôt les lumières tamisées pour la nuit, s'est mis à me tripoter et me passer la main dans le dos durant toute la nuit, je ne pouvais quand même pas me plaindre à l'hôtesse de l'air, et je n'ai rien osé dire, car de plus le type le faisait d'une manière tellement sournoise que ce n'était pas visible, j'ai fait semblant de rien, je crois même ne pas l'avoir regardé, mais j'ai été soulagée lorsque nous sommes arrivés à Stanleyville.

Il m'a fallu attendre 2 jours au guest-house avant de continuer par un vol sur Kindu. C'était l'occasion de faire les premières observations africaines, par exemple, je n'avais jamais vu de noir, si ce n'est la petite statue nègre qui hochait la tête, chez l'épicier, lorsqu'on introduisait une pièce de monnaie. Premier étonnement à l'hôtel, les serviteurs noirs circulaient pieds nus tout en étant habillés de pied en cap d'un uniforme blanc impeccable, la tête munie d'un fez rouge. La paume des mains et des pieds était claire, le reste noir d'ébène avec des yeux ronds et blancs.

On m'avait logée dans une chambre commune avec une autre jeune fille qui allait épouser un agronome à Kindu. Nous avons vite réalisé que nos deux fiancés avaient fait leurs études ensemble à Vilvorde. Effectivement, les deux jeunes gens se sont trouvés ensemble à Kindu pour nous attendre.

Pendant les 2 jours d'attente à Stanleyville nous n'avons pas bougé de notre chambre si ce n'est pour les repas; on nous avait tellement mis en garde contre le harcèlement des hommes en Afrique. Les colonies n'avaient pas bonne réputation de moralité. Nous avons fait du puzzle et bavardé.

Le voyage de Stanleyville à Kindu s'est effectué en petit appareil volant assez bas, on a survolé une masse compacte de forêt sans fin, un moutonnement de verts sur lequel se découpait l'ombre de notre avion, on suivait le cours limoneux du fleuve, et on a fini par atterrir sur une espèce de plaine de football qui n'est apparue qu'en dernière minute : très impressionnant.

A notre arrivée à Kindu, je suis descendue la dernière de l'avion, un petit D.C. 3, je craignais que l'émotion me fasse trébucher sur les marches de la passerelle, je voulais prendre mon temps. Heureusement. Michel venait tout juste d'arriver de Kindu, il était en retard et avait écrasé poules et chien en roulant à tombeau ouvert dans le village indigène. Il m'attendait au bas de la passerelle. Je ne lui suis pas tombée dans les bras, comme au cinéma, nous n'avons pas joué la belle scène des retrouvailles, on était trop intimidés l'un et l'autre. Je ressens encore les battements de coeur qui ne me quittaient pas, je ne me lassais pas de le regarder, enfin, enfin, c'était réel.

Pour me recevoir il avait acheté une belle voiture américaine bleu pâle, dont il était très fier, "sa" première voiture !

Bien vite, pour combler le silence, il s'est mis à parler du pays, de ce qui nous attendait et il a dû finalement me prévenir que le mariage ne pouvait avoir lieu, faute de publication des bans. Déception bien sûr, mais quoi ? On était ensemble, cela s'arrangerait non ?
Michel avait réservé une chambre dans un hôtel pour les noces, commandé des fleurs à Bukavu, qui attendaient dans le frigo de Mme Rochez. Il a renoncé à la chambre et cédé le bouquet de mariée au couple de copains qui allaient se marier.
  La mort dans l'âme nous sommes allés les féliciter à la sortie de l'église. Mais quand même, Michel m'a emmenée à l'hôtel pour me montrer la chambre qui aurait dû être notre chambre de nuit de noces, cela m'a semblé très sommaire, la salle de bains était plus que rustique et la baignoire était rouge de latérite, c'était à l'étage d'une annexe et c'était la plus belle chambre à trouver à Kindu je crois, mais lui, habitué au manque de confort du Congo ne voyait plus la différence.

Bon, il fallait donc trouver une autre solution. J'étais invitée à loger chez les Rochez, Michel allait se trouver un logement ailleurs. A l'époque il n'était pas question de sauter le pas avant le mariage, nous étions donc discrètement surveillés et si sages.

Pour moi tout était tellement insolite et neuf que j'en étais paralysée, cela amusait Michel. Je m'imaginais que j'allais rencontrer des lions et des éléphants au coin de la rue, qu'il y aurait des serpents et des araignées et qu'un animal sauvage allait entrer dans ma chambre la nuit.

Le comble quand même était qu'effectivement, durant la première nuit chez Rochez, il y a eu une explosion dans ma chambre. Effrayée, j'ai cherché à savoir d'où venait le bruit. Il y avait un fusil de chasse posé dans un coin,j'ai cru qu'il s'était déchargé tout seul. Mais non, bêtement (je l'ai constaté en défaisant mes valises) un flacon d'eau oxygénée avait explosé suite aux pressions de température.

J'ai eu l'occasion de faire le tour de Kindu, finalement une petite ville de far-west. La plaine d'aviation  de terre battue en latérite rouge était très sommaire, il n'y atterrissait que de petits avions pour le fret, le courrier, quelques passagers. Un petit bâtiment de bois avec toit de tôle servait de bureau à la compagnie et le préposé n'était présent que lorsqu'un avion était annoncé.

Le centre ville était très limité, peu de rues étaient pavées, les autres de terre battue. Les magasins étaient tous pourvus de "barzas", terrasses couvertes, et les locaux commerciaux ressemblaient surtout à des entrepôts, murs aveugles et toits de tôle rouillée. il fallait monter quelques marches pour y accéder, et pénétrer dans un local où les yeux devaient s'accoutumer au manque de lumière. Il y avait des serviteurs africains partout, pour servir, porter à la voiture. Le commerçant trônait derrière un comptoir qu'il ne quittait pour ainsi dire pas, il donnait des ordres. Il n'y avait pas d'étalage et les consommateurs savaient de bouche à oreille ce qu'on pouvait trouver et à quel endroit et se signalaient l'arrivage des nouveautés, et c'était un privilège d'être servi en premier car il n'y avait en général pas assez de fourniture pour tous les amateurs.

Nous avons commencé par faire des démarches auprès de l'administration pour qu'on puisse se marier. Il n'y a rien eu à faire, alors on a pensé à la mission où ils accepteraient peut-être bien de nous marier religieusement, même refus. Nous avons donc passé deux journées décevantes à traîner dans la ville. Il y avait quelques achats à faire, entre autres deux matelas que faute d'autre moyen de transport nous avons trimballés sur la galerie de la voiture.  

Avec beaucoup de gentillesse les Rochez nous recevaient chez eux, le soir ils étaient "très fatigués" et se retiraient tôt dans leur chambre pour nous laisser seuls. Il a fallu quand même que Mr Rochez passe par le salon pour se chercher un verre d'eau à la cuisine. Curieux ? Nous on "refaisait connaissance" de plus près.

Las d'attendre on a pris la route pour retourner à Punia d'où venait Michel. La belle voiture américaine, une "Studebaker Champion", n'était pas la merveille que Michel escomptait, le moteur chauffait, il fallait continuellement ajouter de l'eau dans le radiateur et on s'arrêtait régulièrement près des ponts traversant une petite rivière où le planton allait puiser de l'eau. Eh oui, il y avait un planton africain sur le siège arrière, on n'était pas seuls, et Michel me faisait bien comprendre, "pas de privautés, j'y perdrais mon autorité"

A Kasese nous avons dû faire halte pour la nuit, que faire ? Nous n'étions pas mariés; on a demandé deux chambres. Les hôteliers du club ne se sont pas montrés, étrange, c'était un samedi, jour de rencontre des européens au club. Un boy nous a indiqué l'unique chambre disponible, lits jumeaux..... moi j'ai demandé à Michel de patienter encore un peu , d'attendre qu'on soit mariés. Cela n'empêche qu'on s'est quand même trouvés enfin dans les bras l'un de l'autre pour se souhaiter une bonne nuit avant de regagner chacun sagement son lit.

Bon chacun dans son lit. Il faut dire que ces lits étaient surmontés d'une moustiquaire qui enveloppait le matelas. A peine la lumière éteinte, voilà que mon lit s'écroule arrachant du même coup la moustiquaire du plafond et je me suis retrouvée enveloppée d'un amas de voiles. On a entendu un grand éclat de rire de l'autre côté du mur, Michel se marrait dans son lit, et ne pensait pas à venir m'extraire de cette ridicule position, j'étais furieuse, mais il avait compris lui, le broussard, que le tam-tam africain avait fonctionné et que les gens du poste nous avaient préparé une petite réception.

Le lendemain matin nous avons chacun enfilé notre alliance, faisant semblant d'être mariés pour couper court à toute médisance (quelle époque!) et toujours sans avoir vu personne on s'est remis en route, avec nos matelas sur le toit !

La distance de Kindu à Punia n'était pas fort grande, mais la piste de latérite rouge (ne parlons pas de route) coupant la forêt en deux, où parfois le soleil même ne parvenait pas à percer le feuillage serré des arbres immenses, était tellement cahoteuse que nous ne roulions  qu'à 30 km à l'heure à peine et encore... il fallait continuellement s'arrêter pour prendre de l'eau.

On devait traverser des ponts de bois lancés sur des rivières aux berges rongées, c'était hasardeux, parfois de gros blocs rocheux dépassaient et on cognait ou à l'avant ou à l'arrière, il a fallu traverser un fleuve par un système primitif de bac à câble tiré à la main  au moyen d'espèces de patins en bois,par des africains, dans un courant violent.

Franchement ces deux jours là, en m'enfonçant toujours davantage dans cette forêt, voyant de-ci de-la un petit village de cases, je me suis demandée si je n'avais pas fait une bêtise.

Michel, lui, optimiste et déjà habitué à tout cela essayait par son bavardage à me faire voir surtout le beau côté des choses en me décrivant le poste où nous allions arriver et les gens que j'allais rencontrer, mais quand même cela ne me rassura pas tellement, il y avait des années-lumière de différence entre le monde que je venais de quitter et celui-ci.

J'avais beau avoir été prévenue, par le nombreux courrier de Michel, de ce qui m'attendait, je n'en croyais pas mes yeux, j'étais complètement dépaysée, tellement imbue des convenances et des idées reçues qui n'avaient plus cours ici, je me sentais absolument perdue.

Pendant que Michel conduisait, je l'observais du coin de l'oeil : il avait changé, il avait mûri, il avait de l'assurance, il m'était étranger. Il y avait en lui une connaissance du monde qui nous entourait dont j'étais exclue, c'était devenu un homme. Mais aussitôt qu'il me regardait, qu'il me souriait, mes craintes s'envolèrent, je me suis résolue à faire de mon mieux pour ne pas le décevoir.

 

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