26.10.2008

Mardi 25 octobre '55

Je suis si heureux qu'aujourd'hui Ndakaise Mikamba - ce brave type qui m'a avoué être resté au Paysannat à cause de moi... - me rapporte mon courrier. Des nouvelles de la maison, des nouvelles qui me font revivre cette merveilleuse athmosphère familiale où j'ai connu tant de bonheur. Des nouvelles des amis, de vrais amis avec qui on a fait tant et tant de choses différentes. Des amis que l'on aime parce-que pensant comme nous, jeunes comme nous, osant comme nous des choses parfois un peu sortant de l'ordinaire...  Et enfin et surtout des lettres d'amour, un amour que je n'ai jamais connu, sentiment nouveau que je découvre chaque jour un peu plus, en toi ma chère Betsy, et en moi.....

Je suis tellement heureux que faute de compagnon, je transmets ma joie à Yamba, en lui disant "Léo, iko siku mukubwa, siku ya courrier..." Aujourd'hui c'est un grand jour, jour du courrier... J'arrose le dîner d'un verre de vin et j'attends.... toute une longue sieste et, enfin, à 6h10, le voilà.... En sortant de ma case, j'ai cru sauter au-dessus de la barrière qui clôture ma petite barza mais mon prestige m'a retenu.

J'ai ouvert le paquet: 2 lettres de papa, écriture rangée et bien stylée... Edmond... Boffé... André... Assurance... Batista...et c'est tout. Je pense en avoir oublié une... non rien de toi, ma chère Betsy. Excusez-moi, tous ceux qui m'ont écrit, mais à ce courrier il manquait quelque-chose .... un peu de vernis à un beau meuble... déception... ces lettres ne me goûtèrent pas...

Le soir, les ayant toutes relues, je retournais voir dans l'obscurité s'il n'en était pas tombée une du paquet... un peu comme quand on a perdu un objet auquel on tient beaucoup. On perd un peu la raison, on cherche partout, même là où il ne saurait en tout cas pas être... "Mais enfin, tu sais bien qu'il n'est pas là...” Mais oui, on le sait, on joue le jeu, on se trompe soi-même... et ce soir en sortant de ma case, je savais combien était inutile cette recherche dans le noir d'une lettre jamais arrivée à Mukuku... Mais si, on ne sait jamais... J'ai secoué le papier d'emballage du courrier... rien, c'était sûr... mais maintenant j'en étais convaincu.

Depuis trois mois, ce lien tellement délicat de la correspondance nous reliait... tellement délicat qu'il suffisait d'une panne de camion courrier - comme c'était déjà arrivé - pour provoquer une perturbation dans cette longue assemblée de facteurs....

Et ce soir ce lien s'est brisé quelque part. L'oreille collée au cornet on crie "Allo allo" ... mais on a raccroché et l'on se sent seul... Deux raisons ce soir me baignent dans une tristesse immense. Une petite d'abord: le fait qu'il n'y a pas de courrier. La seconde plus importante et à laquelle je ne puis répondre: pourquoi ?

Oui, il y a quelque-chose qui cloche… Samedi prochain mon type retournera à Kayuyu pour me rapporter la réponse à mon pourquoi. Non, ce serait trop beau que deux ou trois lettres soient restées bloquées quelque part... je n'y crois pas, je n'ai rien pour épauler ce raisonnement. Seulement la démonstration du contraire puisque j'ai reçu du courrier....

J'écris à Betsy une lettre très triste, aussi triste que moi.....

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