25.07.2008

Lundi 25 juillet '55

Le réveil n'a pas sonné et c'est le confrère néérlandophone qui me réveille en tapant à ma porte. Il n'a pas besoin de parler pour me faire comprendre qu'il est 6 h30 et qu'il y a déjà longtemps que nous devrions être partis. Départ de l'avion: 7h! Je m'habille en triple vitesse et réveille un exploitant de taxis "uniquement pour européens" comme il l'indique fièrement au-dessus de sa porte.

Il ne fallait finalement pas tant se presser. L'avion pour Usumbura a une heure de retard et personne n'a l'air de s'en faire... Je remonte à "rebrousse-poils" toutes les portes que j'ai du franchir pour arriver ici et je me trouve au pied du DC 4 qui va nous emmener jusqu'à Usumbura, avec communication vers Bukavu.

Cet avion est beaucoup moins luxueux que le précédent. On y est entassés et l'air- hôtesse - une grosse matronne - a beaucoup moins de charme que sa collègue précédente. Tout est en rapport, me dis-je en la voyant...

Petit déjeuner bien servi quand même et voyage de 5h30 très pénible à cause de très mauvais trous d'air. Plus d'un passager se sent mal. Quant à moi, je me cale dans mon fauteuil et je ferme les yeux. Puis, vient le dîner, très bon aussi. Nous survolons la prestigieuse chaîne des Virunga, à l'est du Congo. Ensuite, l'immense lac Tanganyika ridé de toutes petites ondulations formées par de petits bateaux de la C.F.L. (Chemin de Fer des Grands Lacs) qui le traversent.

A peine ai-je le temps de me lasser de cette étendue bleue que l'avion décrit un arc de cercle au bout du lac. Là, au bord, une ville: Usumbura! A droite d'une grande montagne, notre DC 4 se pose sur une piste de cendrée rouge. Quand la porte s'ouvre, ma première impression est l'étonnement: une bise fraîche souffle depuis le lac.

L'aérogare n'est qu'un petit baraquement de bois et je m'assieds sur une banquette en attendant les évènements. A quelques centaines de mètres, les grandes montagnes du Ruanda-Urundi. De l'autre côté, le lac. On devine la ville en contre-bas et imagine les voitures poussiéreuses attendant les amis rentrant de Belgique: "Alors, rien de nouveau ici ? Si, madame Untel...." J'envie ces gens qui sont déjà chez eux. Moi, sur ma banquette avec mon casque tout neuf, je dois avoir l'air bien bleu....

Enfin, le haut parleur annonce que les voyageurs pour Bukavu peuvent embarquer. Celui qui vient de faire cette annonce a un terrible accent bruxellois qui me fait sourire intérieurement. Cette fois, le luxe tombe à zéro. Après un envol sans histoire, un passager fait remarquer au pilote que le moteur droit perd de l'huile... Demi-tour... Quand l'avion est arrêté, le pilote sort de sa cabine en disant "ce n'est rien du tout, un bouchon mal fermé". Nous attendons une demi-heure pour qu'il "ferme le bouchon" et nous repartons, une certaine appréhension au fond du coeur… L'avion ne vole pas très haut et suit la rivière Semliki qui relie le lac Tanganyika au lac Kivu. Parfois large dans les plaines, parfois encaissée dans des ravins étroits. 30 minutes plus tard, nous la quittons. Des bananeraies, des cases hémispèriques défilent sous les ailes. Tout à coup, apparaît un minuscule terrain d'aviation semblant découpé dans le montagne. Le pilote nous pose adroitement sur ce mouchoir de poche.

Ici non plus, personne pour nous attendre.... Une camionette Sabena nous enmène vers la ville, très loin et très bas, au bord du lac Kivu.

Bukavu

Tout de suite, cette ville m'est bien plus sympathique que Léo. Quelques jours de vacances dans ce cadre enchanteur en attendant ma destination finale. Depuis le début je sais que je suis pour le "Maniema". Cela ne me réjouit guère mais enfin... Le temps passe… Ballades solitaires autour du lac, beaucoup de photos de cet eden passager et soirées à l'hôtel du Commerce au son d'une musique qui éveille en moi d’agréables souvenirs.

22.07.2008

Vendredi 22 juillet '55

De suite après l'envol, nous passons au dessus de forêts très épaisses. Il nous reste d'après le guide Sabena, 2.000 km à parcourir soit encore 5 heures avant Léo. Dans cette demi-clarté, je somnole en regardant de temps en temps ce qui se passe en dessous mais c'est toujours le même spectacle: d'immenses forêts africaines... Vers 7 heures, tout le monde est bien éveillé et, un à un, les voyageurs vont dans le compartiment avant se débarbouiller aux 3 lavabos en acier inoxydable. Coin de toilette qui lui aussi reflète un luxe inoui. Comme je remarque une prise de courant (malheureusement de type américain), je demande à l'air hôtesse si elle ne possède pas une pièce spéciale permettant d'adapter une prise normale... original, mais je me rase quand même avec mon Harrab à 5.300m d'altitude !

Je prends pas mal de photos. Il y en aura beaucoup de ratées mais quand même quelques-unes de réussies. Toutes celles où j'avais esperé fixer sur la pellicule les montagnes que nous survolions sont ratées. C'est normal, il faisait très brumeux.

Le jour s'est complètement levé et, loin en dessous de nous, des lambeaux de nuages s'effilochent sur les crêtes des montagnes. Un splendide soleil éclaire ce paysage. Au passage de l'équateur nous buvons - aux frais de la Sabena - la coupe de champagne de circonstance... Après cette formalité, il ne nous reste plus guère qu'une demi-heure avant d'arriver au terme de notre long voyage. Derniers petits cadeaux souvenirs et déjà les moteurs ralentissent... nous descendons vers cette terre promise.

Le large fleuve Congo apparaît soudain et, avec lui, les buildings de la ville-champignon: Léopoldville ! Un demi cercle au-dessus de la ville, juste le temps de prendre la dernière photo du vol, première du Congo. Le champ d'aviation est immense. De gros camions rouges pleins d'indigènes debout roulent le long de la piste sur une grand-route allant je ne sais où ... puis le gros quadri-moteur revient du bout de piste et j'aperçois l'aérogare de Léo... Elle me déçoit vraiment... des hangars, c'est tout.

Avion2Aero Leo

La porte de l'avion s'ouvre, on avance l'escalier. L'équipage nous souhaite bon séjour à la colonie et voilà le Congo, là, 2 mètres plus bas... Ainsi la chose dont je parlais à tout le monde depuis si longtemps se matérialisait enfin. J'étais au Congo, et comme un peu perdu dans l'immensité de cette vérité, j'hésitais avant de descendre... Un "Allons, avancez Monsieur…" me ramena d'un coup sec à la réalité. Au bas de l'escalier personne pour nous attendre. Comme un mouton de Panurge, je suis le petit cortège de voyageurs... Nous arrivons à l'office de "l'immigration". Ainsi donc, je suis immigré…

Hotel LeoAprès s'être presque foulé le poignet à force de coups de tampon un peu partout, le type qui s'occupe de mes papiers me dit finalement: "Vous logerez à l'hôtel Central, chambre 15 et vous téléphonerez demain au n°x, destination Bukavu. Au suivant ! "

Tout le monde devait téléphoner au n°x le lendemain mais tout le monde n'allait pas à Bukavu. La triste mine que tirait ce brave Lambinet me le prouvait bien: il allait en fait à Stanleyville. Pour nous remettre de nos émotions, un premier verre de bière congolaise: "Primus", super bonne comme le dit la réclame sur le carton. Nous ratons notre bus Sabena qui disparaît dans un tourbillon de poussière vers la ville... Vite, un taxi pour rattraper nos précieux bagages et me voici face à ma nouvelle réalité... l'hôtel Central. C’est un petit bâtiment groupant une vingtaine de chambres. L'Etat y envoie ses agents célibataires, c'est suffisant pour eux...

Le type à qui je succède dans la chambre se dispute avec le gérant africain pour une note d'eau de 15 francs qu'il ne veut pas payer prétextant de la saleté de la chambre et de la salle de bain. Je pense qu'il exagère mais, après un coup d'oeil à la salle de bain commune pour deux chambres, je suis fixé: il y fait dégoûtant ! La chambre est vaste comme un parloir de couvent, il y fait plutôt austère. Vivement que je quitte ce sale trou…

L'heure passe et il faut songer à se mettre quelque-chose sous la dent. Mon confrère néerlandophone qui ne m'a pas quitté depuis Bruxelles est dans la chambre en face. Nous nous retrouvons sur le trottoir congolais à se demander ce qu'il faut faire. Je suis vraiment perdu à l'idée qu'il faut se débrouiller seul, payer mes repas... j'ai 3.000 francs en poche, j’ai le sentiment d’être “à l'aise”.

Leo_PalacePour étouffer cette pointe de cafard, je n'ai qu'une idée, retrouver l'hôtel Palace, où loge Lambinet. C'est un hôtel splendide avec vue sur le pool et une vaste salle de restaurant où un orgue électrique joue des airs de "chez nous" qui me rappellent tant de bonnes choses.

 Ensuite, visite du labyrinthe de la cité administrative. Nous sommes vendredi. Je repars lundi vers Bukavu, toujours en avion. J'en suis enchanté. Formalités à la Sabena, j'ai mon ticket en poche, la vie est belle!

Je trouve le cousin de Pierrot Vlaeminck qui me montre les environs de Léo. Bien que ce soit très gentil de sa part, cela ne m'amuse pas. J'aurais préféré être seul plutôt qu'être entassés à 5 dans cette Simca poussive… Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons à quelques kilomètres de Léo. Il fait nuit noire. Dans le fond, les lumières de Brazaville. Nous buvons un verre de Munich dans un chic établissement.

Je voudrais que le temps passe plus vite, je meurs de faim... et demain je quitte Léo. Il me faut dire au revoir aux Lambinet que je retrouve au Palace où je soupe en leur racontant la bouche pleine ce que j'ai vu... Nous nous quittons après avoir bu un dernier verre au son de cette si sympathique musique.

21.07.2008

Jeudi 21 juillet '55

Radieux jour de la fête nationale.... Il est 3 heures et nous quittons la maison. Pour la dernière fois je conduis la Record ; je la conduis au champ d'aviation de Melsbroeck, dans quelques heures j'aurai quitté ce sol. Mon esprit est vide, je ne suis pas triste, je ne pense à rien, il fait très beau et je suis prudent, c'est tout.

A l'aérogare c'est l'énervement des dernières formalités stupides et ennuyeuses. Ils sont tous là et je me rends compte que j'ai beaucoup d'amis.... Des voisins à qui je disais à peine bonjour versent la larme, pourquoi ? J'ai embrassé mes parents, mes frères, mes soeurs, comme cela simplement et ai passé la porte de la douane, c'est fini, je suis de l'autre côté...

Melsbroek2

Et voici que l'on attend. C'est idiot de s'être dit au revoir et de ne pas se quitter de suite.... Finalement c'est la promenade vers le bel avion, sur le tarmac ensoleillé. Derniers signes de la main à tous ceux qui sont venus pour moi ici, aujourd'hui, et qui sont là entassés sur la terrasse. J'aperçois au dessus des têtes le foulard rouge de la fiancée d'Edmond qui s'agite...

Embarquement

Quelques marches et c'est l'entrée dans mon DC 6 "Royal Sabena". Il y fait étouffant et tout de suite les vestons tombent... On ne peut pas encore fumer, surtout jamais la pipe comme me l’a fait remarquer le steward ! En effet au dessus de la porte du compartiment pilote, l'enseigne éclairée dit "No Smoking" et, juste en dessous, "Fasten Seat Belt" attachez vos ceintures. Tout transpire ce luxe auquel je suis si peu habitué pour mes voyages.

Les moteurs tournent à fond et soudain, les freins lâchés, c'est le bond sur la piste de béton. Nous passons devant le bâtiment et en une fraction de seconde j'aperçois une dernière fois le foulard de Juliette Iseranthan et le chapeau de l'abbé Plissart bien au dessus de tous les bras, et pour cause...

Je ne me suis pas rendu compte que l'on ne roulait plus sur la piste d'envol mais là, à gauche, la terre descend en tournant… à peine le temps de voir les tanneries de Zaventhem, la nouvelle route Bruxelles-Melsbroeck, que les premiers nuages mettent entre la terre et nous un écran de vapeur. Nous détachons nos ceintures et le commandant de bord nous souhaite la bienvenue et bon voyage.

Je colle ma figure à la fenêtre pour voir ce spectacle essentiellement nouveau pour moi mais il n'y a rien d'autre à voir qu'une immense mer de nuages étincelants de luminosité. Le soleil tape très fort, on distribue des cigarettes et des journaux, déjà ....

Pendant 4 heures, nous survolons cette étendue de ouate immaculée, puis doucement l'ocre du crépuscule devient plus sombre et c'est la nuit. On nous sert notre premier repas, c'est tout bonnement excellent.... Ce luxe, nouvelle sensation pour moi, a son charme, découverte d’un plaisir nouveau.

Avion

Je me suis habitué au bruit des moteurs, cette vibration régulière. La charmante air-hôtesse passe avec son petit panier de chewing gum. Nous descendons déjà sur Tripoli. Je vais dire bonjour au copain Lambinet, le seul du cours de l'avenue Louise à faire le voyage avec moi. Je vais le voir, lui et son épouse, pour connaître leur impression sur ce premier morceau de notre voyage. Leur petit gosse dort sagement dans un hamac.

A Tripoli, il fait complètement nuit. Il est 22 heures 30. Des policiers en tenue militaire sont sur le tarmac. Le serveur du bar où nous allons nous asseoir pendant la demi-heure d'escale est déjà de couleur... Athmosphère cosmopolite... Nous envoyons notre première correspondance, sur des cartes-vue de la ville offertes par la Sabena. Tandis que les parents vont à la toilette, je me promène, le petit gosse Lambinet sur les bras, sur cette terrasse africaine.... il fait très doux.

Quand nous reprenons place dans l'avion, les sièges ont été transformés en couchettes. La lumière est douce; nous pouvons récupérer un peu de la fatigue de nos émotions. Dans mon sommeil je pense que, cette fois-ci, je suis bel et bien seul mais cette idée ne me rend pas triste. Le froid de la nuit me réveille et je prends, comme tout le monde avant moi, la couverture bleue "Sabena" qui nous est destinée dans notre filet. Nous survolons à présent le Sahara. On ne voit rien de rien et il fait froid à cette altitude. Je me rendors.

Plus tard quand les lumières se rallument, l'hôtesse de l'air nous prévient qu'on descend sur Kano. Il est 4 heures du matin. Notre avion se pose doucement entre une rangée de lumières bleues. Aux lumières oranges, il pivote et s'engage dans une nouvelle allée lumineuse vers l'aérogare que nous apercevons au loin. Petit bâtiment que le sommeil semble plonger dans l'inertie. Seuls quelques officiers anglais entrent et sortent d'une porte marquée "No Entry". Une image défraîchie de la reine d'Angleterre est punaisée au mur. Des serveurs noirs, pieds nus, nous servent un

mauvais café.

Retour à l'avion, une nouvelle fois nous attachons nos ceintures... une nouvelle fois du chewing-gum... un nouveau décollage. Cela n'effraie plus personne, c'est un peu un train qui quitte la gare. Et nous laissons Kano, ce relais des grandes lignes internationales dans un petit matin. Il ne fait pas tout à fait obscur, juste légèrement gris.

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